• 20 Aôut 1955, Le Constantinois engage sa guerre d'algerie 2/2

    cercueils alignés Philippeville  20 aout 1955Au centre de la ville Philippeville , on ignore tout de ces rassemblements. C'est inexplicable. Comme à l'accoutumée, les administrations et les entreprises déversent un flot d'employés et de fonctionnaires. C'est le week-end. Toutes les terrasses sont bondées. On ne prend pas garde au premier coup de feu. Puis soudain, en une fraction de seconde, c'est la panique. Cris. Hurlements. Bousculades. Les rafales de mitraillette font refluer les passants. On ne sait ce qui se passe. Le pied d'un géant vient d'écraser la paisible fourmilière. Plus rien n'a de sens. Affolés, les hommes, les femmes cherchent un abri, s'écrasent dans les cafés, dérisoires protections.

    « Les Arabes... Ce sont les Arabes... » La menace si souvent brandie.

    « Si on ne les mate pas, ils viendront nous égorger dans nos lits. » Cette fois, ils sont là. Déchaînés, ils avancent par rangs de six en chantant l'hymne du vieux P.P.A. Sur leur passage, ou venant de leurs rangs, les you-you obsédants et terrifiants des femmes exaltées. C'est une marée humaine, un flot dévastateur; armés de fusils de chasse, de faux, de serpes, de pelles dont les bords ont été affûtés, de couteaux, ils avancent inexorablement. Hurlant une haine trop longtemps ravalée; là il n'est plus question de demander justice. C'est la foule en marche, folle furieuse, qui écrase tout.

    Elle veut tuer. Elle tue. C'est la marée musulmane face à l'Européen. Une marée soigneusement endiguée par les hommes de l'A.L.N.  qui canalisent, qui orientent. Selon le plan de Zighout et de Ben Tobbal, ils doivent indiquer les objectifs et amener au combat la foule fanatisée. Il faut faire peur, a dit Zighout. Le but est atteint.

    Mais la contre-attaque ne tarde pas. la police et les paras tirent sur les rebelles. Des hommes tombent, certains se relèvent couverts de sang. Insensibles. La fureur exacerbée.

    Une quinzaine d'hommes se sont enfermés dans une maison de la rue de Paris d'où ils tirent sur tous les Européens. Les parachutistes donnent l'assaut. Il dure cinq heures. A la grenade, aux gaz lacrymogènes, à la mitraillette, au mortier. L'explosion sourde des bombes, des grenades ponctue le déchaînement des rafales de mitraillettes. Des grenades éclatent dans les cafés. Les Européens tombent sous les balles, sous les coups de couteau, de rasoir. C'est le déchaînement.

    A Constantine, dans la capitale de l'Est algérien, c'est par l'assassinat du neveu de Ferhat Abbas que commence la journée sanglante (assassinat qui expliquerait pour certain le ralliement de Ferhat Abbas au F.L.N. ). Là, il ne s'agit pas d'un attentat aveugle. Ben Tobbal a donné l'ordre d'abattre Abbas Allouah qui, par tracts, s'est élevé contre le F.L.N. Abbas est conseiller municipal de Constantine, tendance U.D.M.A. « Nous sommes les élus légitimes du peuple algérien, écrit-il. Nous condamnons la répression des deux côtés. » Les non-violents, quand ils ont un nom pareil, sont condamnés d'avance. D'autant qu'Abbas Allouah et Belhadj Said, ont ouvert une souscription demandant argent et bijoux au profit de l'Association des ulémas, alors que le F.L.N. l'a formellement interdit. Abbas Allouah est abattu dans sa pharmacie, par Tombouctou, un immense militant noir, tandis que Belhadj Saïd est grièvement blessé par Ait Ahcène, un avocat stagiaire de Constantine.

    Et c'est la folie dans toute la ville. Des bombes explosent un peu partout. Dans restaurant une grenade éclate. Au milieu des tables renversées, les gémissements succèdent aux cris. Une autre grenade éclate au cinéma. C'est la panique. La peur atroce qui tord le ventre, qui brouille les idées. Tuer ou être tué. Et la chasse au rebelle commence. Dans cet affolement, qui est rebelle? Tout ce qui est Arabe. La tuerie est sauvage.

    Aïn-Abid, Collo, El-Arrouch, Oued-Zenati servent de cadres aux mêmes scènes. Les plus atroces se déroulent à Aïn-Abid et à El-Halia.

    A Aïn-Abid, la foule pénètre dans la maison de M. Mello et c'est la folie sanguinaire. Les émeutiers égorgent une petite fille de quatre jours,' un enfant de dix ans. M. Mello, sa femme, sa belle-mère de soixante-treize ans.

    la voiture du secrétaire de la mairie, tombe dans l'embuscade. Le conducteur et les trois occupants sont massacrés à coups de pelle et de pioche.

    A El-Halia, c'est la surprise. Encore plus grande, plus atroce que partout ailleurs. Dans ce centre minier, complètement isolé, cinquante familles européennes vivent au milieu de 2 000 Arabes. En parfaite entente. C'est une exception. On applique les tarifs légaux, les ouvriers musulmans et européens sont traités de la même façon, c'est l'égalité complète. Et ce sont ces paisibles pères de famille qui se transforment en déments. Les insurgés, armés de cartouches de dynamite, de bouteilles d'essence, de fusils, de haches, massacrent les hommes, contremaîtres, ingénieurs. Le directeur de la mine parvient par miracle à s'échapper pour donner l'alarme à Philippe-ville.

    Mais lorsque les secours arrivent, il est trop tard. Les mineurs et les habitants des mechtas proches se sont attaqués a eux. Les femmes ont été égorgées, puis éventrées à coups de serpe, des bébés également mutilés. Trente-sept Européens ont été ainsi suppliciés par les insurgés fanatisés. Les hommes de Zighout qui ont dirigé l'opération et entraîné la population sont restés à l'écart dans les ravins proches, sans participer à l'action.

    Bilan de ces heures sauvages : cent vingt-trois morts dont soixante et onze Européens.

    Ce soir du 20 août, du sang commence à sécher. Le sang surtout des victimes européennes. Celui des musulmans ne va pas cesser de couler de sitôt. Car la répression va être plus atroce qu'a été l'attaque. La différence de chiffre parlera aussi. A la fin des attaques contrôlées par les hommes de Zighout, on compte 1 273 morts musulmans et plus de 1 000 prisonniers. Et ce n'est pas fini. Le premier instant de panique passé, les Européens se sont armés. On tire sur tout ce qui est bronzé, porte un chèche ou un voile. Les responsables civils de la ville ont amené tous les jeunes musulmans qu'ils ont pu trouver. Coupables. Pas coupables. On tire dans le misérable troupeau à la mitraillette. A l'ivresse du sang répond la fureur, la rage. Cette fois, on les tient. On est face à face. Et ils ont attaqué les premiers! Il y aura plus de 2 000 morts algériens dans les quinze jours qui suivent le 20 août. Des Européens, fous de douleur devant les corps mutilés de leurs compatriotes, fous de peur aussi, entreprennent de régler leurs comptes eux-mêmes. Il y a ceux aussi qui veulent profiter au maximum de la tuerie pour appuyer leur thèse.

    Et le maire de Philippeville, Benquet-Crevaux, n'est pas le dernier. Brandissant sa mitraillette, il réclame une répression encore plus dure. Tuez-les tous. Dieu ou Allah reconnaîtra les siens! 

    Le 1er R.C.P. du colonel Mayer entre en action et « ratisse » systématiquement. Le préfet Dupuch, alerté par l'autorité militaire, intervient contre certains Européens. Il fait «embarquer» des centaines d'Algériens parqués les mains sur la tête sur la place de petites villes pour les soustraire à la vindicte populaire.

    « Mais, monsieur le préfet, il faut tirer dedans, ce sont sûrement des suspects. Ce sont eux qui ont éventré nos femmes, égorgé nos enfants et vous ne faites rien. Et vous les protégez. On vous l'avait bien dit. Vous nous avez toujours refusé des armes. Heureusement que certains d'entre nous en avaient. Il faut appliquer le talion. Œil pour œil, dent pour dent. »

    Mais encore une fois, le talion entendu dans le Constantinois, c'est 100 Arabes pour un Européen. Dupuch s'oppose à la fusillade, il fait monter les musulmans, terrorisés à leur tour, dans des camionnettes. Ceux-là sont sauvés pour un moment. Mais la foule européenne, à la haine exacerbée, ne l'entend pas ainsi. Puisque c'est l'autorité qui protège les « melons », on fait sa justice soi-même. Les rafales vont souvent éclater dans les jours qui suivent. Le bilan, dressé par les hommes de l'A.L.N. qui, pour la première fois dans le Constantinois, procèdent à un travail de recensement énorme, douar pour douar, mechta par mechta, est de 12 000 morts et disparus. Des listes avec les noms et les adresses sont établies.

    C'est la réédition de Sétif en 1945. Mais cette fois la répression sauvage qui a répondu à une agression atroce donne la couleur de ce que va être, sept ans durant, la guerre d'Algérie : rouge sang et gris-noir.

    Prévenu immédiatement, Soustelle se rend à Constantine accompa­gné d'Eydoux. Il découvre une ville en état de siège! Mais le grand choc.c'est le dimanche matin que le gouverneur général le subit. Un choc décisif. A Aïn-Abid, à El-Halia on lui montre tout. Les cadavres égorgés, les enfants en bas âge le ventre ouvert, les femmes au sexe élargi, les hommes mutilés. Il voit les mares de sang. Il entend les cris déchirants des familles des disparus. Il comprend l'accablement, la terreur des survivants.

    A Philippeville, lors des obsèques, c'est l'incident qui résume toute la situation. Soustelle, qui s'est repris, a déposé avant de quitter la ville une gerbe devant les dépouilles des victimes, puis il a regagné Alger. Dupuch le représente au cimetière. Sur trois rangées les cercueils sont recouverts de fleurs ; entourés de toute la popula­tion.

    Puis, soudain et encore une fois, à la douleur la plus digne, succède la haine la plus violente, la plus exacerbée. Tous ces hommes en chemise, les mâchoires bloquées, les yeux brûlants, se libèrent. Laissent crier leur ressentiment. La colère se déchaîne contre les autorités. Contre Dupuch, qui est accusé d'avoir mal assuré la protection des Français, d'avoir toujours refusé des armes. Contre Soustelle aussi. Les gerbes sont piétinées. Un Français de Philippe-ville. Le maire, Benquet-Crevaux, arrache les inscriptions des couronnes officiellesl.  

    Les rapports qui arrivent à Alger sont clairs. Deux réactions après ces massacres : la grande majorité des Européens se laisse aller au chagrin, au désespoir, à l'indignation. Ils ont peur. Ils se barricadent. C'est ce que Soustelle a vu à Constantine. Deuxième réaction, terriblement dangereuse celle-là : la vengeance aveugle. Benquet-Crevaux veut exploiter l'incident pour prendre position contre « le gouverneur et ses réformes dont on voit où elles nous mènent. » C'est le maire de Philippeville lui-même qui dirige les ratonnades. Il veut devenir un grand personnage.

    Soustelle a le souci pressant d'interrompre les représailles. A Philippeville, d'après les rapports de l'administration, les ratonnades sont importantes. Toutes les réserves militaires sont concentrées sur la région, en particulier à El-Halia et à Oued-Zenati. On donne des ordres au colonel Mayer et à ses paras pour désarmer dans la mesure du possible les Européens les plus excités. Mais parallèlement à ces mesures, la plupart des prisonniers faits ce 20 août sont fusillés! Des mechtas dont étaient originaires certains assaillants sont détruites au mortier. L'ordre vient de Soustelle. Et la rédaction du communiqué lui donne bien des soucis. Mais les femmes et les enfants ont été évacués. Alors que demander de plus?

    Le bilan de ces journées est donc de 71 morts européens et de plusieurs milliers d'Algériens. La terreur règne dans le Constantinois, mais cela va beaucoup plus loin. Après le 20 août, plus rien n'est pareil. C'est la coupure nette et franche. Il y a quelque chose de changé. Le but de Zighout est atteint : faire peur. Le fossé se creuse, s'élargit. On commence à sentir l'insécurité. Cette fois, on prend au sérieux cette « insurrection » de novembre. Cela tourne mal. Pour la première fois, l'ensemble du pays vit dans une atmosphère de guerre.

     


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  • Commentaires

    1
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