• Deux hommes du peuple à l'heure de la politique

    Des hommes du peuple

     Les dix années qui vont suivre les massacres du 8 Mai 1945 seront des années de calme, de tra nquillité, de paix pour les Européens d'Algérie. Le soudain réveil de novembre 1954 n'en sera que plus brutal.

    Pourtant ces dix années ne vont pas se passer sans protestations musulmanes. Mais Sétif a cassé le ressort. Tout espoir de lutte directe, d'« action directe » comme on dira en 1954, est pour l'instant abandonné. C'est l'heure de la politique, de la tentative politique. Deux hommes la dominent, Ferhat Abbas et Messali Hadj. Avec des moyens différents, avec des succès divers aussi. Ils ne vont pas intervenir directement dans le déchaînement de la révolution de 1954 que je veux raconter ici, mais, par leur personnalité, leur opiniâtreté, leurs erreurs aussi ils en ont été les catalyseurs. On verra combien Messali Hadj était plus dur, plus excité, plus violent contre les Français que ne l'était Ferhat Abbas. Et paradoxalement c'est celui-ci que les Européens redoutent. Sa dialectique, sa pensée, leur sont plus proches, plus compréhensibles.

     En 1946, en mars, Abbas qui a été arrêté le 8 mai 1945 au Gouvernement général alors qu'il venait féliciter le gouverneur Chataigneau pour la victoire alliée, est relâché. Ferhat Abbas, qui ne se sentait pas à l'aise avec les hommes du P.P.A. clandestin, reprend sa liberté et réunit ses fidèles au sein d'un nouveau parti, l'U.D.M.A., l'Union démocratique du Manifeste algérien qui obtient onze sièges aux législatives de juin 1946. Le voilà député. Il a quarante-sept ans, les tempes grises. Il est marié à une Française. Il s'est séparé de sa première épouse, la fille d'un riche propriétaire musulman de Djidjelli, pour incompatibilité d'humeur. Pas avec la jeune femme, mais avec son beau-père, homme pieux et traditiona­liste, que les sentiments laïques du leader politique offensaient abominablement ! Le pharmacien de Sétif est certainement la figure la plus attachante, l'exemple parfait, le plus représentatif des occasions manquées en Algérie. Du jeune président de l'Association des étudiants musulmans au président du G.P.R.A. à Tunis, que de chemin parcouru, que d'efforts, que d'humiliations, que d'espoirs déçus, quelle révolte qui explosera soudain !

     La vie de Ferhat Abbas c'est trente ans de l'histoire d'Algérie. Il faudrait un livre pour la raconter mais ce qu'il dit, ce qu'il publie à dix ans de distance suffit pour se faire une idée de l'évolution du leader algérien, de sa façon de penser, de ses espoirs aussi. La plus célèbre déclaration, d'abord, celle toujours citée par les Européens quand ils voulaient montrer dans un premier temps que les musulmans étaient fidèles à la France, que l'Algérie, c'était la France, et dans un second temps, bien plus tard, pour tenter de prouver la versatilité de Ferhat Abbas : « Si j'avais découvert la nation algérienne, je serais nationaliste — écrit-il dans son journal L'Entente en 1936 — et je n'en rougirais pas comme d'un crime. Les hommes morts pour l'idéal patriotique sont journellement honorés et respectés. Ma vie ne vaut pas plus que la leur. Et cependant, je ne mourrai pas pour la patrie algérienne parce que cette patrie n'existe pas. Je ne l'ai pas découverte. J'ai interrogé l'Histoire, j'ai interrogé les vivants et les morts, j'ai visité les cimetières : personne ne m'en a parlé... On ne bâtit pas sur du vent. Nous avons écarté une fois pour toutes les nuées et les chimères-pour lier définitivement notre avenir à celui de l'œuvre française dans ce pays... Personne d'ailleurs ne croit à notre nationalisme... »

     En général ceux qui veulent prouver quelque chose par cette citation « oublient » la fin : « Ce que l'on veut combattre derrière ce mot de nationalisme, conclut Abbas, c'est notre émancipation économique et politique... Sans émancipation des indigènes, il n'y a pas d'Algérie française durable... » Les cimetières ! On en parlera longtemps...

     Sortant de prison en mars 1946, alors qu'il sait combien Sétif a marqué les musulmans, il espère encore. Il lance à la jeunesse algérienne un appel qui devrait faire réfléchir. Ce deuxième texte montre l'état d'esprit de Ferhat Abbas en 1946 :

     « Ni assimilation, ni nouveaux maîtres, ni séparatisme. Un peuple jeune [...] poursuivant son renouvellement intellectuel et moral, associé à une grande nation libérale, telle est l'image, l'expression la plus nette de notre mouvement de rénovation algérienne... Que les moins de quarante ans prennent leurs responsabilités et réfléchissent aux graves problèmes de l'heure. Ni la force ni la basse soumission n'apporteront la solution véritable.

     « Il s'agit de libérer l'Algérie du vieux système de domination coloniale [...] en respectant le principe des nationalités... Si la jeunesse algérienne ne dominait pas ses différences d'origine, si elle n'écartait pas délibérément de la vie publique les antagonismes qui s'inspirent obscurément des concepts religieux, elle aboutirait à un suicide moral lourd de conséquences.

     « Un double et sincère effort est à réaliser. Le 8 mai nous a ramenés aux croisades, avec cette circonstance aggravante, pour les Français d'Algérie, que c'est une partie de leur élite qui, de sang-froid, a torturé, assassiné, durant des semaines des êtres innocents. Cela n'a été possible que parce que l'Arabe a toujours été considéré comme un être à part, un ennemi, un homme inférieur... Du côté musulman, le concept théocratique du Moyen Age doit aussi disparaître. L'époque du prosélytisme religieux est révolue... Un Algérien chrétien, israélite, doit être le frère d'un Algérien musulman, sans que celui-ci cherche à exclure l'autre de la communauté, ni que l'autre se croie obligé de l'assimiler ou de le réduire à l'esclavage... »

     Cet appel à la jeunesse, l'un des textes les plus émouvants, les plus sincères, les mieux écrits et pensés du leader algérien, va devenir le programme du nouveau parti : l'U.D.M.A. Le succès de Ferhat Abbas est foudroyant. Sa personnalité, ses idées consolident son premier noyau de « clientèle ». Il est l'homme des intellectuels musulmans, des évolués, de la bourgeoisie. Il sait ce qu'il veut. Il demande, il exige presque, mais avec un bon sens, une modération qui rassurent. Et c'est un homme avec qui les Français peuvent discuter.

     Il est très européanisé. Sans parler de sa femme alsacienne, il manie mieux le français que l'arabe. Il est même très IIIe République d'aspect. Le profil sémitique et la moustache du Constantinois s'effacent très vite devant les manières rondes, bonhommes, familiè­res. Il a commencé si jeune sa vie publique qu'il sait y faire. Il a le costume sobre, un peu avachi, la poignée de main très radicale-socialiste. Il pourrait même ainsi être suspect aux yeux des jeunes intellectuels si sa sincérité, sa foi n'étaient si flagrantes. Car s'il est à l'aise au milieu des meneurs politiques, si son assurance s'est développée au cours des épreuves, au long des années, il en est tout autrement lorsqu'il doit exposer ses idées devant une assemblée, lorsqu'il sait que la partie est importante. Le pharmacien de Sétif a une sensibilité exacerbée qui lui nuit à la tribune. Il s'emballe comme un moteur qui tourne trop vite. Il veut tant en dire, il veut si fort convaincre qu'il lui arrivera de ne plus jouer le jeu parlementaire à la tribune, de se laisser aller à prononcer des phrases qui dépassent sa pensée ou qu'il exprime trop crûment ! Mais qu'importe ce petit défaut, Ferhat Abbas sait se faire respecter et la bourgeoisie intellectuelle le trouve représentatif. Quant au peuple qui va lui apporter cette victoire aux législatives de 1946, il est impressionné. Il ne se sent pas proche de cet Arabe si occidentalisé mais il l'admire. Ferhat Abbas, c'est un peu le cousin qui est monté à la ville, qui s'y est instruit, qui a réussi mais qui n'a pas oublié ses origines, bien mieux qui défend sa famille, qui s'en fait le champion. Et puis Sétif est si proche. Le peuple, maté par l'effroyable répression, ne veut pas se risquer à penser à une action antifrançaise. Avec « Monsieur » Abbas on sait où l'on va. Il nous défend sans sortir de la légalité.

     Enfin, le concurrent de toujours, le vieux Messali, est encore en exil. Le P.P.A. est clandestin, le M.T.L.D. embryonnaire, les conditions sont réunies. 1946 sera la grande année Abbas. Sur les treize sièges réservés à l'Algérie à l'Assemblée nationale, l'U.D.M.A. en remporte onze. Et Ferhat Abbas entre au Parlement à la tête des dix députés algériens. Le bougre fait peur aux Européens. Peur est un bien grand mot, disons que l'on se méfiera de lui. Pour les Français d'Algérie en 1946 et pour un bon bout de temps, le nationalisme algérien aura le visage de Ferhat Abbas. Ils ont oublié que le leader algérien a lui-même déclaré dans son appel à la jeunesse : « Le nationalisme musulman est un anachronisme. » L'ont-ils seulement su ? Encore une incompréhension basée sur le mépris, sur le refus du dialogue.

     Si Ferhat Abbas séduit par sa prudence, son respect de la loi la bourgeoisie intellectuelle des villes d'Algérie, s'il rassure, pour un temps, une population en partie terrorisée, la personnalité fracassante de Messali Hadj n'est pas pour autant oubliée. Et c'est dans l'ombre de Messali que vont grandir et s'affirmer la plupart des hommes qui vont préparer et déclencher la révolution de novembre 1954. Mais ils se seront séparés du vieux prophète. Pour l'heure, dans les années 1946-1947, c'est Messali qui, pour eux, représente le mieux le nationalisme algérien.

     Un personnage étonnant, ce Messali. Il a cinquante et un ans.

     Une tête intelligente de prophète barbu. Il soigne son personnage. Il s'est fait « une gueule ». Le front large est en partie caché par un fez rouge qui retient avec peine une niasse de cheveux grisonnants qui bouclent sur la nuque. Il ne quitte pas une djellaba de drap fin bordé d'un galon de soie tressée. C'est toute une histoire, cette djellaba, c'est une profession de foi aussi. Messali, qui est né à Tlemcen, la ville sainte, a flirté dans la première partie de sa vie avec le communisme. Expulsé d'Alger dans les années 30 comme agitateur, il vit misérablement à Paris. Il est ouvrier chez Renault — combien de leaders de la révolution mondiale la célèbre fabrique d'automobiles aura-t-elle vus passer dans ses ateliers ! — et là prend contact avec le syndicalisme et les communistes. Il voyage. Beaucoup. Il prend des contacts. Beaucoup de contacts. A Bruxelles, au Caire, à Moscou. Il dirige le journal communiste L'Étoile nord-africaine qui, après cinq ans de vie officielle, est publié clandestinement.

     Il n'y a pas chez Messali la subtilité, la prudence, le désir d'entente avec la France qu'il y a chez Ferhat Abbas. Non. Lui, il a annoncé la couleur dès le début de son « action révolutionnaire » : l'indépendance de l'Algérie, le retrait des troupes d'occupation, la naissance d'une armée nationale. Ses séjours en prison ne se comptent plus. En mars 1937 il a fondé le P.P.A., Parti populaire algérien, qui remporte tout de suite un immense succès dans le peuple. Il faut dire que Messali sait y faire. Il a pris ses distances avec les communistes, tout en appliquant les techniques d'agitation apprises lors de ses stages à Bobigny ! Mais il les adapte à son pays. Se rendant compte qu'il valait mieux jouer la carte de l'Orient que celle de l'Occident, même appuyé par les communistes, il met au point son personnage : mi-agitateur, mi-saint homme. Il ne boit plus, ne fume plus et ne se sépare plus de la fameuse djellaba. C'est la campagne des réunions de masse, des discours. Les tournées de Messali sont extraordinaires. Son succès est foudroyant. Lorsqu'il prend la parole dans quelque petite ville, on voit dès le matin la cité envahie par de longues files d'hommes qui viennent de la montagne, du bled, qui font des kilomètres à pied ou à dos d'âne pour entendre le leader. C'est le Grand Marabout qui séduit plus que le chef politique car il possède à fond l'art de mêler, avec une subtilité tout algérienne, versets du Coran et appels au peuple. C'est un orateur remarquable. Il enflamme. Son personnage galvanise les foules, les emporte dans un torrent verbal. Le contact avec le peuple est plus mystique que politique. On lui apporte de l'argent. Mais c'est à lui-même qu'on veut le remettre. Et s'il n'y a pas d'argent, on apporte des poules, des œufs, un mouton !

     Et lorsque Lahouel, son fidèle lieutenant — pour l'instant — « fait les comptes », la caisse du parti, pour hétéroclite qu'elle soit, est florissante. Mais la situation n'est pas tranquille. Le P.P.A. s'est tout de suite révélé comme le parti dur et la répression s'abat très vite sur lui. Interdit, il n'en sera que plus fort car ses militants se sont organisés clandestinement.

     En 1946, Messali vient de passer cinq années en prison ou en résidence surveillée. Il a été condamné en mars 1941 à seize ans de travaux forcés, vingt ans d'interdiction de séjour et à la confiscation de ses biens par le gouvernement de Vichy. Libéré par le général Giraud, on l'a mis immédiatement en résidence surveillée. Son activité n'en est pas interrompue pour autant ! On a vu comment il a conseillé aux membres du P.P.A. clandestin de rejoindre les Amis du Manifeste. Mais il y a eu Sétif, l'éclatement des Amis du Manifeste, et le succès de l'U.D.M.A. de Ferhat Abbas. Il est temps de se ressaisir. Ce n'est pas la résidence forcée à laquelle il doit se plier qui entrave le leader. Aucune prison, aucun exil, aucune déportation ne l'a empêchée de transmettre ses ordres, fidèlement appliqué par l'appareil clandestin du P.P.A. Avec ses durs il crée le M.T.L.D., le Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques, parfait paravent légal du P.P.A. clandestin.

     Si les législatives de 1946 ont été favorables à Ferhat Abbas, aux élections municipales d'octobre 1947 c'est le triomphe de Messali. Le M.T.L.D. « coiffe » la plupart des municipalités. Dès lors le M.T.L.D. va devenir la « bête noire » du Gouvernement général. Si la population européenne se méfie plus de Ferhat Abbas — qu'elle trouve trop sage pour être honnête — que de Messali, un excité que d'ailleurs on connaît peu dans les milieux européens, la répression officielle va s'abattre sur les membres du M.T.L.D. et sur ceux qui auront le front de se présenter aux élections. Et avec un programme pareil ! « Élection d'une Assemblée constituante algérienne souveraine au suffrage universel, sans distinction de race ni de religion. »

     Cette répression va avoir une conséquence essentielle pour la préparation de la révolution. Elle va regrouper les plus durs. Ceux qui, déjà, ont balayé le défaitisme et le' « découragement face à l'action » qui régnent même au sein du M.T.L.D. Si Messali, conseillé par le secrétaire de la Ligue arabe, s'est décidé à jouer le jeu parlementaire, ils voient, eux, grâce à cette répression contre le M.T.L.D. naissant, que les moyens politiques ne seront pas suffisants.

     A Alger, des hommes parlent, discutent des heures durant. Ils sont tous du M.T.L.D. « Nous avons une organisation politique de masse, disent-ils, mais sans organisme spécialisé dans la révolution. Il faut créer un instrument révolutionnaire. » Ces hommes s'appellent Mohamed Belouizdad, Ahmed Ben Bella, Ait Ahmed, Ali Mahsas.


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