• Hors-Serie: Les dessous d'une affaire d'état "L'affiare Si Saleh" 3/3

    <<Hors-Serie: Les dessous d'une affaire d'état "L'affiare Si Saleh" 2/3

    Si SalehLe 2 juin, tout était réglé. Des émissaires de la wilaya 4 étaient attendus à Paris « par une haute personnalité » qui récapitulerait avec eux les différents points de l'accord de cessez-le-feu et s'engagerait au nom du gouvernement français.

    « Si vous donnez suite à cette proposition, dit le colonel Mathon, faites-nous connaître deux jours à l'avance la date que vous aurez fixée. »

    C'était le maximum de ce que pouvaient faire les représentants français. Ils ne voulaient pas non plus donner à leurs vis-à-vis l'impression de trop « pousser à la roue ». Après tout, c'étaient les wilayas qui étaient en position de faiblesse. Mais qu'est la force, qu'est la faiblesse dans une guerre subversive où tous les rapports, toutes les valeurs sont bouleversées ? Lakhdar, Halim et Abdelatif avaient l'air très satisfaits :

    « Nous vous préviendrons bientôt », assura le chef politique en prenant congé de ses hôtes.

    Le soir du 2 juin, en faisant son rapport au stylo à bille — en appuyant bien fort pour que les cinq carbones impressionnent les caractères—, le colonel Mathon dégagea l'intérêt de l'opération, Intérêt mutuel où il n'y avait ni gagnants ni perdants mais sûrement îles chances de paix. Pourtant il ne put s'empêcher de noter que pour certains officiers français, dont il ne citait pas les noms, ces contacts s'assimilaient à un véritable ralliement. Dans leur esprit, c'était la victoire militaire totale et écrasante. Le colonel Mathon, se souvenant des cuisantes expériences de « ralliement forcé » — comme celui d'Azzedine qui s'était terminé dans la déroute la plus complète -souligna le danger d'une pareille interprétation- qui, une fois de plus, pouvait provoquer d'amères « déceptions ».

    Savourant le calme qui l'enveloppait, Bernard Tricot «l'homme de l'Elysée» faisait le point. Si la journée avait été fertile en surprises et en rebondissements, le lendemain pouvait être essentiel dans le déroulement de l'affaire et influer sur la durée de la guerre. La paix tenait peut-être entre les mains des cinq hommes, car cette fois, ils étaient en France, ces fellaghas dont on parlait tant depuis des années!

    Quarante-huit heures auparavant — le 7 juin — le cadi avait transmis le message de la wilaya 4. Les émissaires du F.L.N. étaient près à se rendre à Paris. Tricot et Mathon avaient fixé le rendez-vous au 9 juin à 15 h 30 à Médéa. Ils « jouaient » un horaire très précis. En partant en hélicoptère de Médéa vers 16 heures et compte tenu du transbordement dans le S.O. Bretagne qui attendrait à Maison Blanche, ils arriveraient à Villacoublay à la nuit, protégés «1er regards indiscrets. Le colonel Jacquin, patron du B.E.L., avait « récupéré » les responsables de la wilaya à la limite du bled et des faubourgs et les avait conduits en camionnette bâchée à la D.Z. de Médéa. A 15 h 30 ils entraient dans le bureau où les attendaient Hrinard Tricot et le colonel Mathon. Lakhdar était le premier mais deux inconnus l'accompagnaient.

    « Messieurs, dit Lakhdar, je vous présente Si Salah, notre chef, et Si Mohamed, chef militaire de la wilaya. »

    Avec Si Lakhdar, c'était tout l'état-major de la wilaya 4 qui se déplaçait, prouvant ainsi l'importance que ces hommes attachaient à la tentative de cessez-le-feu ! L'affaire suivait une progression logique. Dans un premier temps ils avaient voulu traiter avec des représentants directs du pouvoir parisien, ensuite ils avaient demandé à être reçus par une personnalité importante du gouvernement, et aujourd'hui ils « mettaient le paquet » en se présentant tous trois — le chef suprême, son adjoint politique et son adjoint militaire — à l'heure du départ pour Paris.

    Si Lakhdar expliqua que Halim resterait à la wilaya pour s'occuper des affaires courantes. Quant à Abdelatif, il ne parlait pas suffisamment français pour participer à une « conférence au sommet ». Très habilement, le chef politique, profitant de sa connaissance des deux émissaires français, cherchait à mettre à l'aise les deux nouveaux venus. Pour Si Salah, cela semblait facile. L'homme, très grand -environ 1,90 m- paraissait très sympathique et parlait facilement. Le visage clair était agréable. Des yeux bruns, intelligents, dirigeaient alternativement leurs regards sur les délégués français comme pour mieux les connaître et les jauger. L'aisance des gestes, la taille élancée rendaient plus rustaude encore l'allure de son voisin Si Mohamed. C'était donc là l'homme avec lequel, ou plutôt « contre lequel », il faudrait jouer. Le chef militaire de la wilaya 4, Si Mohamed avait à peine salué et se tenait dans une réserve hostile qui n'augurait rien de bon. Pourtant dans le S.O. Bretagne qui les menait à Paris le chef militaire s'était détendu, parlant un peu de sa vie.

    « C'est notre baptême de l'air », avait confié Lakhdar.

    Et, avec une nuance d'admiration dans la voix, il avait ajouté :

    « Mais Si Salah, lui, est déjà monté en avion. »

    Le repas lui-même avait été une source d'étonnement pour ces soldats des maquis. Les gendarmes de l'air en civil — ils étaient quatre, deux à l'arrière, deux à l'avant de la carlingue — les avaient vu déchirer à belles dents les tranches de viande froide qu'on leur présentait. A l'heure du fromage, Lakhdar, qui ne connaissait pas le camembert, l'avait mangé tout entier, croyant que c'était l'usage. Et sans une goutte de vin ! Les trois hommes respectaient strictement l'orthodoxie musulmane, ils ne fumaient ni ne buvaient d'alcool. Au fil des heures Tricot et Mathon n'avaient pu s'empêcher d'une certaine sympathie pour ces hommes qui les avaient durement combattus et qui, l'heure de la négociation arrivée, se trouvaient littéralement arrachés à leur pays, à leurs habitudes simples et rudes de coureurs de djebel, pour se trouver plongés dans un monde inconnu, au contact de coutumes et d'habitudes nouvelles. Il leur fallait un réel courage pour entreprendre seuls une pareille aventure, en opposition avec leurs chefs de l'extérieur et sans même le soutien des wilayas voisines.

    Après le repas, dans l'avion, les cinq hommes avaient abordé les thèmes politiques. Si Salah avait exprimé un nouveau désir : il voulait s'entretenir avec Ben Bella.

    « Il est en prison chez vous, expliqua-t-il, ce sera très facile de le rencontrer. »

    Les trois chefs de la wilaya 4 voulaient bien passer au-dessus de ce G.P.R.A. qui à leurs yeux ne représentait plus rien mais ils désiraient tout de même rencontrer le leader emprisonné, qui déjà faisait figure de martyr. Ben Bella au courant, ils ne pourraient être accusés de traîtrise! Le plan était habile mais Bernard Tricot savait que de Gaulle refuserait cette éventuelle visite au prisonnier de l'île d'Aix. Il entreprit de les décourager.

    « Voir Ben Bella ne me semble pas une bonne idée, expliqua-t-il. Vous avez le souci de ne pas jouer en solitaires. Vous ne voulez pas apparaître comme des traîtres mais comme des chefs conscients de la qualité de ce que vous entreprenez. Si vous rencontrez Ben Bella, il préviendra le G.P.R.A. Et là vous apparaîtrez comme des traîtres car il sera facile aux membres du gouvernement provisoire d'expliquer ainsi votre tentative de discussion séparée. »

    Les trois hommes parurent convaincus. Convaincus mais désemparés.

    « Si vous avez des doutes sur l'importance que le gouvernement français attache à cette affaire, poursuivit Tricot, ils seront balayés quand vous verrez la qualité de celui qui discutera avec vous au nom du gouvernement français.»

    Jusque-là les hommes de la wilaya 4 n'avaient prononcé aucun nom. Ils avaient simplement manifesté le désir de rencontrer une « haute personnalité ». De leur côté, ni Mathon ni Tricot ne pouvaient leur dire qui les recevrait. Rien à Paris n'était décidé et la qualité –imprévue- des émissaires du F.L.N. autorisait tous les espoirs. Celui de Tricot — peut-être le seul homme dont le général de Gaulle entendît les suggestions sur le problème algérien — était de les faire recevoir par le président de la République lui-même. L'impact serait si fort qu'il pourrait accélérer la bonne marche d'un plan de cessez-le-feu subtil mais non exempt de risques et de dangers. Il s'agissait de «gonfler» des hommes, certes importants, mais qui pour l'heure ne représentaient que les deux cent cinquante ou trois cents fells armés qui tenaient encore le maquis algérois.

    « De toute façon, conclut Tricot, je poserai la question à propos de Ben Bella. »

    Au cours du voyage un courant de confiance s'était établi entre les envoyés de l'Elysée et de Matignon et les deux nouveaux venus dans la négociation. Les précautions prises pour conserver leur anonymat, l'absence de mesures de sécurité exprimant une quelconque défiance à leur égard, les avaient bien disposés. A l'arrivée à Villacoublay seules trois voitures attendaient garées en bout de terrain, tous feux éteints. Le sous-préfet de Rambouillet, ignorant l'identité des Algériens, avait été prié de venir avec sa voiture personnelle et sans chauffeur. En outre il avait reçu l'ordre d'assurer l'hébergement de cinq personnes, pendant une ou deux nuits dans une résidence située de telle façon que leur présence restât secrètes. Il s'était acquitté de sa mission et avait servi de chauffeur à Bernard Tricot et Si Salah. Le général Nicot, chef du cabinet militaire de Michel Debré, était aussi au rendez-vous et avait conduit Si Mohamed tandis que le colonel Mathon s'était glissé derrière le volant de la troisième voiture avec, à ses côtés, Si Lakhdar. Les trois véhicules avaient pris la route du château sert de résidence aux présidents de la République, et étaient arrivés sans encombre au pavillon de chasse isolé au cœur de la forêt. Seuls le garde-chasse et sa femme les avaient accueillis et s'étaient retirés après avoir préparé le repas.

    Les trois chefs F.L.N., séduits par la confiance que leur faisaient leurs interlocuteurs français, leur avaient même demandé de ne jamais être séparés d'eux. Que toujours, pendant le temps que durerait leur séjour en France, le colonel Mathon ou M. Tricot restât avec eux. Même la nuit. Pour répondre à leurs désirs on avait installé trois lits dans une chambre réservée aux hommes du F.L.N. et deux dans une autre pièce dont on avait laissé la porte de séparation grande ouverte. Bernard Tricot pouvait ainsi entendre un souffle fort et régulier provenant de la pièce voisine.

    Le 10 juin 1960 Bernard Tricot se rendit à l'Elysée. A 11 h 30 il était de retour pour permettre au colonel Mathon de gagner Matignon. Chacun devait faire son rapport à son patron. Ce n'est que lorsque les deux hommes retrouvèrent leurs trois compagnons pour un déjeuner tardif qu'ils leur annoncèrent la nouvelle.

    «Vous serez reçus ce soir à 22 heures par le général de Gaulle.»

    La promesse de Tricot était tenue au-delà de leurs espérances. Le premier moment de surprise passé, après qu'ils eurent marqué leur satisfaction — plus modérée chez Si Mohamed que chez ses deux compagnons —, les chefs de la wilaya 4 demandèrent à leurs interlocuteurs français de les aider à résumer dans un « topo » d'ensemble les points sur lesquels ils s'étaient mis d'accord lors des quatre réunions de Médéa. L'après-midi se déroula dans une atmosphère de « bachotage » assez touchante. Guidés par Tricot ils travaillèrent à la préparation de l'entrevue. Son déroulement les préoccupait. Les trois chefs F.L.N. ne montraient pas tant une réelle inquiétude qu'une certaine recherche de bienséance à l'égard du général de Gaulle.

    - qui assistera à cette entrevue ? S’enquit Lakhdar.

    - Personne en dehors du colonel Mathon et de moi-même. »

    A 21 heures, ce 10 juin 1960, trois voitures sortirent de la forêt de Rambouillet. Le général Nicot conduisait la première, Tricot la seconde, Mathon la troisième. La traversée des Champs-Elysées, la vision de l'Arc de Triomphe éblouissant sous les projecteurs, les mille lumières des boutiques et des voitures qui se pressaient les unes auprès des autres, la succession des feux rouges et verts, furent autant d'émerveillements pour ces hommes simples qui découvraient Paris. Un Paris lumineux, gai, riche, insouciant. Une foule joyeuse, avide de son plaisir. Bien loin de la guerre et de ses préoccupations. Un monde nouveau. Insoupçonné. Insoupçonnable pour ces combattants dont l'horizon se limitait depuis cinq ans aux âpres djebels, aux mechtas misérables, aux caches obscures et qui n'avaient connu jadis que la vie biblique de leur douar natal ou les faubourgs misérables où se terrent, la nuit venue, la foule des travailleurs nord'af.

    A 21 h 50 les trois voitures pénétrèrent dans l'Elysée.

    Sur les visages les sourires et l'émerveillement avaient fait place à une gravité tranquille chez Si Salah et Si Lakhdar, sombre chez Si Mohamed. Les six hommes traversèrent une succession de couloirs, de salons, de bureaux déserts. Ils ne croisèrent âme qui vive.

    Bernard Tricot, familier des lieux, avait soigneusement repéré son itinéraire et donné ses ordres. Personne ne devait rencontrer les mystérieux visiteurs. Quelques minutes avant 22 heures ils se retrouvèrent dans le vaste bureau des aides de camp où seul les attendait le colonel de Bonneval. Un Bonneval plus anxieux, plus tracassé que jamais. Torturé par l'idée d'un possible attentat. Après tout, ces hommes pouvaient avoir monté un plan machiavélique à l'issue duquel ils abattraient la « haute personnalité » qu'ils devaient rencontrer. Tricot et Mathon n'avaient pas négligé cette hypothèse, surtout depuis qu'ils avaient rencontré Si Mohamed. Mais il fallait jouer le jeu. L'opération psychologique qui allait se dérouler entre le général de Gaulle et les trois chefs F.L.N. ne pouvait réussir que si l'on établissait un climat de confiance réciproque et complète. Qu'on les fouille pour s'assurer qu'ils ne portaient pas d'armes et tout était fichu ! En accord avec le Général, Tricot avait pris le risque. Aucune mesure de sécurité apparente ! Toutefois on avait à l'avance fixé les places. Le général de Gaulle derrière son bureau, Tricot à sa droite sur le côté du bureau, Mathon à sa gauche. L'un et l'autre tournés de trois quarts vers les chefs rebelles qui se trouveraient en ligne, face au président de la République. A leur hauteur derrière une tenture dissimulant les hautes croisées du bureau, la mitraillette armée à la main, l'un des « gorilles » du Général, Henri Djouder, se tiendrait prêt à tirer. Il pourrait à travers la fente des lourds doubles rideaux suivre les faits et gestes des visiteurs. En outre, sans pouvoir l'affirmer, il est pratiquement sûr que Tricot et Mathon portaient chacun un pistolet.

    A 22 heures précises les cinq hommes pénétrèrent à pas lents dans le bureau du président de la République. Le général Nicot demeura avec le colonel de Bonneval dans le bureau des aides de camp.

    Le général de Gaulle se tenait derrière son bureau. L'instant était solennel. D'un geste large il désigna à ses hôtes les trois fauteuils. Si Salah prit place au centre, Lakhdar à sa droite, Si Mohamed à sa gauche.

    « Messieurs, dit le général de Gaulle, asseyez-vous je vous prie. »

    Les trois chefs de la wilaya, raidis, tendus, saluèrent militairement puis s'assirent. Le général de Gaulle, tout comme le colonel Mathon, était en civil. Il sortit ses lunettes de la poche poitrine, puis se mit à jouer avec.

    « Messieurs, dit-il, je voudrais avant que nous commencions cette discussion situer à nouveau ma position qui est celle de la France. »

    En un monologue d'une dizaine de minutes il résuma les termes de l'accord établi à Médéa. Il promettait aux djounouds qui déposeraient leurs armes dans des endroits fixés en accord avec eux la reconnaissance de leur statut de combattant, la possibilité de regagner sans encombre leurs villages ou de s'engager dans l'armée française, ou encore d'entrer dans des centres de promotion en attendant le référendum d'autodétermination. Le Général insista sur la dignité qui devait être reconnue par tous aux hommes du djebel.

    « L'Algérie, ajouta-t-il, doit se bâtir avec le concours de tous. »

    C'était au tour des Algériens de parler. Si Salah et Si Lakhdar, parfois Si Mohamed, exposèrent leurs points de vue. Ils étaient prêts à cesser des combats. Ils acceptaient l'autodétermination ainsi que les conditions fixées:

    Si Salah insista particulièrement sur le souci qu'ils avaient de ne pas traiter pour leur compte personnel, de ne pas se désolidariser de leurs frères.

    « Il faut que le plus grand nombre possible de wilayas cessent le combat en même temps que nous, précisa-t-il.

    - Oui, intervint Lakhdar, et pour cela il nous faut pouvoir convaincre leurs chefs. Il faut qu'un cessez-le-feu partiel nous permette de nous déplacer. »

    De Gaulle, très attentif, les rassura sur ce point.

    «Vous aurez ce cessez-le-feu durant tous vos déplacements, que nous faciliterons au mieux.»

    On en arriva au G.P.R.A. Le Général annonça qu'il allait à nouveau faire appel dans une allocution radiotélévisée à l'organisation extérieure et intérieure.

    « Dans quelques jours je vais proposer une fois encore le cessez-le-feu. »

    Les trois hommes n'exprimèrent aucune surprise.

    « De notre côté, réaffirma Si Salah, nous mènerons nos contacts avec les wilayas voisines. Si le G.P.R.A. répond à vos offres de paix vous n'entendrez plus parler de nous. S'il les rejette nous poursuivrons nos entretiens — avec cette fois les représentants des wilayas qui partagent notre point de vue. Ensemble nous essayerons de mettre sur pied un cessez-le-feu séparé à partir des conditions que nous venons d'établir. »

    L'entretien était terminé. Le Général se leva, imité par ses visiteurs.

    « Messieurs, leur dit-il, je ne sais si nous nous reverrons. Je l'espère. J'espère aussi que je pourrai alors vous serrer la main. Vous comprendrez que je ne puisse le faire aujourd'hui car nous restons, pour l'instant, des adversaires. Mais si je ne vous serre pas la main, messieurs, je vous salue. »

    Les trois chefs F.L.N. paraissaient très émus. Ils saluèrent à nouveau militairement et, flanqués de leurs « anges gardiens » Tricot et Mathon, ils gagnèrent la porte du bureau.

    Immobile, debout derrière sa table de travail, de Gaulle les regarda sortir.

    La rencontre la plus secrète de la guerre d'Algérie venait de se terminer.

    Pour la première et la dernière fois le Général avait parlé face à face avec ces ennemis insaisissables dont la révolte avait provoqué la crise la plus grave qui ait ébranlé la France depuis quinze ans.

    Pour la première fois aussi, depuis le 1er novembre 1954, une solution était en vue. La paix se profilait à l'horizon des mechtas.

    Le 14 juin, à 20 heures, le général de Gaulle, dans la deuxième partie de son discours radiotélévisé consacré aux questions sociales et économiques et à la Communauté, renouvela ses offres de paix à l'organisation rebelle. En apparence il ne disait rien de plus qu'au 16 septembre : collège unique, cessez-le-feu par la « paix des braves », autodétermination, libre référendum par lequel les Algériens choisiraient leur destin.

    « Il est garanti.que le choix sera entièrement libre », dit le président de la République.

    Et chacun put remarquer qu'il insistait sur chacun de ses mots, martelant et détachant chaque phrase, les ponctuant du poing sur la table.

    «Les informateurs du monde entier, poursuivit-il, auront pour le constater, pleine et entière latitude.»

    Pas un mot de la rencontre secrète de l'Elysée. Pas un mot et pourtant celui qui savait le détail de son entrevue avec les trois chefs de la wilaya 4 pouvait retrouver les thèmes, les termes mêmes de la discutions, dans l’appel adressé par le président de la République au G.P.R.A. :

    « Une fois de plus, je me tourne, au nom de la France, vers les dirigeants de l'insurrection. Je leur déclare que nous les attendons ici pour trouver avec eux une fin honorable aux combats qui se traînent encore, régler la destination des armes, assurer le sort des combattants. Après quoi, tout sera fait pour que le peuple algérien ait la parole dans l'apaisement. La décision ne sera que la sienne. Mais je suis sûr, quant à moi, qu'il prendra celle du bon sens : accomplir, en union avec la France et dans la coopération des communautés, la transformation de l'Algérie algérienne en un pays moderne et fraternel. »

    Cet appel au G.P.R.A. scandalisa les militaires d'Alger qui étaient dans la confidence. Pour eux, de Gaulle torpillait froidement l'affaire. II sabotait une paix séparée possible avec Si Salah et les wilayas, une paix au sein de laquelle, à leur idée, l'Algérie resterait française, pour traiter avec le G.P.R.A. dont le but avoué était l'indépendance de l'Algérie. Leur thèse, et ce sera celle de Challe — alors à Fontainebleau —, celle de Nicot — alors chef du cabinet militaire de Debré —, celle des hommes du B.E.L. dans le secret, était que Si Salah et ses compagnons n'avaient accepté de traiter qu'à condition que de Gaulle s'engageât à ne pas discuter avec le G.P.R.A. dont ils ne voulaient plus entendre parler. C'était la scission complète avec l'extérieur. Dans cette optique, Si Salah se ralliait purement et simplement. Et tous les espoirs étaient permis, « si ce Machiavel de l'Elysée ne livrait l'Algérie pieds et poings liés aux tueurs de Tunis » !

    Cette attitude, cette équivoque sur les termes échangés entre le Général et les chefs de la wilaya 4, est le point de départ de ce qu'on appellera moins d'un an plus tard la « révolte des généraux ». Pour eux, dès la rencontre avec Si Salah, le 10 juin 1960, de Gaulle trahit. D'autant que l'affaire de la wilaya 4 va se terminer dans le drame et la confusion.

    Après la rencontre avec de Gaulle, Si Salah, Si Lakhdar et Si Mohamed, toujours bien entourer par le tandem Tricot-Mathon, regagnèrent le pavillon. Ils semblaient très satisfaits, en croie même à une certaine émotion d'avoir vu le Général, y compris Si Mohamed, pourtant moins prolixe que ses compagnons.

    « Pour nous, confia-t-il à Bernard Tricot, cette entrevue est très importante. C'est une garantie que d'avoir entendu le général de Gaulle.»

    Dans la bouche de cet homme dur et farouche la réflexion prenait une singulière résonance...

    Il s'agissait maintenant pour les trois émissaires F.L.N. de « convaincre » les wilayas voisines. Le 11 juin ils étaient de retour à Médéa. Tricot, Mathon et le colonel Jacquin, patron du B.E.L., convinrent d'un rendez-vous pour le 18. Il fallait bien une semaine pour donner les ordres nécessaires à un cessez-le-feu partiel qui permettrait aux chefs de la wilaya 4 de se déplacer sans encombre dans les wilayas voisines. Pour le commandant en chef, le général Crépin, qui avait succédé à Challe au cours de l'affaire Si Salah, il n'était pas question de donner aux généraux commandants de région et aux colonels commandants de secteur en Kabylie et dans l'Algérois les raisons d'un cessez-le-feu partiel et temporaire. Le B.E.L. fut donc chargé de le faire appliquer sans explication. Le capitaine Heux pour l'Algérois et le capitaine Léger pour la Kabylie furent désignés pour suivre les émissaires F.L.N. « à la trace » et pour les protéger durant leur mission. L'opération Si Salah reçut comme nom de code « Tilsitt » et Léger, Heux et Jacquin eurent seuls le droit d'en consulter le dossier, bien mince puisqu'il ne contenait aucun des comptes rendus manuscrits du colonel Mathon.

    A suivre la suite de cette affaire en deux partie sous le titre "Nom de code: Tilsitt"


    Tags Tags : , , , , , , , , , , , , ,
  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :