• DEMONSTRATION DE FORCE Massacres de Sétif, Guelma et Kherata.

    DEMONSTRATION DE FORCE, Massacres de Sétif, Guelma et Kherata.

    Par CHABANE NORDINE

    mai 45, Massacres de Sétif, Guelma et Kherata, arriver des renforts le 09 maiUn défilé est organisé pour fêter la fin des hostilités et la victoire des Alliés sur les forces de l'Axe. Les Partis nationalistes algériens, profitant de l'audience particulière donnée à cette journée, décident par des manifestations d'abord pacifiques de rappeler leurs revendications patriotiques. Mais à Sétif un policier tire sur un jeune scout, Bouzid Saâl, jeune musulman de 26 ans, qui tenait un drapeau de l'Algérie et qui tomba sous le coup. A la constatation de sa mort se déclenche une émeute meurtrière des manifestants, avant que l'armée française n'intervienne.

    C’est ce qui va donner lieu aux massacres de Sétif, Guelma et Kherata, répressions sanglantes d'émeutes nationalistes dans le département de Constantine, en Algérie, « française à l’époque ». Il faut dire que durant la seconde guerre mondiale l’autorité de France sur ces colonies a été remise en cause par les nationalistes algériens eux même, mais aussi par les puissances mondiale qui savaient combien l’Afrique du nord était une région stratégique pour le futur de la nouvelle géostratégie. L’Algérie ayant été déjà divisée en trois parties au moment ou Paris était elle même sous l’autorité allemande, il va de soit que les Alliés auraient voulu qu’elle soit encore diviser entre eux.
    Il y’ aura parmi les Européens plus d'une centaine de morts et autant de blessés. Le nombre des victimes autochtones, difficile à établir, est encore sujet à débat ; les autorités françaises de l'époque fixèrent le nombre de tués à 1 165, un rapport des services secrets américains à Alger en 1945 notait 17 000 morts et 20 000 blessés ; le gouvernement Algérien avance le nombre de 45 000 morts, et l’appel de l’ALN (1954) fait état, lui, de 40 000 morts.
    Commémoré chaque année en Algérie, cet événement massacre « a servi de référence et de répétition générale à l'insurrection victorieuse de 1954 »(1).
    La révolution Pétainiste Française avait renforcé en Algérie entre octobre 1940 et novembre 1941 les partisans d'un ordre colonial brutal, sous les ordres du général Weygand. Mais, avec le débarquement américain en novembre 1942, les conditions politiques changent. L'entrée en guerre de l'Afrique du nord aux côtés des Alliés qui se préparent, se traduit par une importante mobilisation : 168 000 Français d'Afrique du Nord sont mobilisés, soit 20 classes.
    Pour la première fois est appliquée la conscription aux indigènes-autochtones qui jusqu'alors en étaient dispensés, ce qui a conduit plus de 150 000 d’entre eux sous le drapeau Français. Cependant que Messali Hadj, chef du principal mouvement nationaliste algérien, le Parti du peuple algérien (PPA, interdit), reste emprisonné.
    Ferhat Abbas, dirigeant des Amis du Manifeste et de la Liberté, demande que les musulmans qui s'apprêtent à entrer en guerre soient assurés de ne pas rester « privés des droits et des libertés essentielles dont jouissent les autres habitants de ce pays. »
    Le 7 mars 1944, le Comité français de la Libération nationale (C.F.L.N.) adopte une ordonnance attribuant d'office la citoyenneté française, sans modification de leur statut civil,religieux, à tous les indigènes disposant de décorations militaires et de divers diplômes tels que le certificat d'études, etc. En 1945, environ 62 000 combattants en bénéficient, ce qui suscite diverses oppositions dans certains milieux européens en Algérie. Les dirigeants nationalistes algériens espèrent alors beaucoup de la première réunion de l'Organisation des Nations unies à San Francisco le 29 avril 1945.
    Au printemps 1945, l'ambiance est tendue parmi la population européenne où circulent des bruits alarmistes prédisant un soulèvement musulman. D'autant que l'Algérie connaît depuis quelques mois une situation alimentaire catastrophique, résultat de l'absence de presque tous les hommes valides. Messali Hadj déporté à Brazzaville le 23 avril 1945, son parti le PPA organise le 1er mai, dans tout le pays, des manifestations qui se veulent pacifiques et sans armes, et où pour la première fois est brandi un « drapeau algérien ». Les manifestations se passent dans le calme sauf à Alger et Oran où ont lieu des affrontements avec la police ; la répression est brutale et fait plusieurs morts, deux à Alger et un à Oran. Quelques jours plus tard, c'est l'annonce de la reddition allemande et la fin de la guerre : des manifestations sont prévues un peu partout pour le 8 mai.
    Sétif, la manifestation séparée des manifestations officielles, est autorisée à condition qu'elle n'ait pas de caractère politique : « aucune bannière ou autre symbole revendicatif, aucun drapeau autre que celui de la France ne doit être déployé. Les slogans anti français ne doivent pas être scandés. Aucune arme, ni bâtons, ni couteaux ne sont admis ».
    Cette manifestation commence à envahir les rues dès 8 heures, estimée à plus de 10 000 personnes, chantant l’hymne nationaliste Min Djibalina (De nos montagnes), défile avec des drapeaux des pays alliés vainqueurs et des pancartes « Libérez Messali », « Nous voulons être vos égaux » ou « À bas le colonialisme ».
    Vers 8 h 45 surgissent des pancartes « Vive l'Algérie libre et indépendante » et en tête de la manifestation Aïssa Cheraga, chef d'une patrouille de scouts musulmans, arbore le drapeau algérien. Tout dérape alors : devant le café de France, avenue Georges Clemenceau, le commissaire Olivieri tente de s’emparer du drapeau, mais est jeté à terre. Des Européens en marge de la manifestation assistant à la scène se précipitent dans la foule. Les porteurs de banderoles et du drapeau refusent(2) de céder aux injonctions des policiers. Des tirs sont échangés entre policiers et manifestants. C’est alors qu’un jeune homme de 26 ans Bouzid Saâl (3), est abattu par un policier lorsqu’il s'empare du drapeau algérien. Immédiatement, des tirs provenant de policiers provoquent la panique. Les manifestants en colère s'en prennent aux Français, et font en quelques heures 28 morts chez les Européens, dont le maire qui a cherché à s'interposer, et 48 blessés. Il y aurait de 20 à 40 morts chez les indigènes, et de 40 à 80 blessés (4).
    Mais, alors que l'émeute se calme à Sétif, dans le même temps, des émeutes éclatent aux cris du « Djihad » dans la région montagneuse de petite Kabylie, dans les petits villages entre Bougie et Djijelli. Des fermes européennes isolées et des maisons forestières sont attaquées et leurs occupants tués.
    Le mouvement s'étend rapidement, et, le soir même à Guelma, une manifestation s'ébranle. Le sous-préfet Achiary, un ancien résistant, fait tirer sur les manifestants (5). On relève un mort et six blessés parmi les manifestants, 5 blessés dans le service d'ordre. Le cortège se disperse. Le sous-préfet dispose de trois compagnies de tirailleurs en formation, tous musulmans. Il consigne la troupe et fait mettre les armes sous clés. Un bataillon d'infanterie de Sidi-Bel-Abbès, convoyé par des avions prêtés par les Américains, arrive le 9 dans la journée pour évacuer des petits villages d'« Européens » qui sont encerclés par les émeutiers.
    Le témoignage de M. Lavie, minotier à Héliopolis, est instructif sur l'état de panique des Européens : « Dès la fin du méchoui du 8 mai, je décide de transformer le moulin neuf pour abriter la population d'Héliopolis, et tous les colons des environs que j'ai pu joindre. Au cour de l'après-midi, je fais construire un réseau de barbelés, long de 300 mètres, électrifié sous 3000 volts et alimenté par le groupe électrogène de la minoterie. Meurtrières percées dans les murs d'entrée, portes obstruées par des herses renversées sur six mètres de profondeur et défendues par des feux croisés. La population protégée a vécu dans ces conditions pendant un mois jusqu'à ce que l'ordre soit rétabli »(6).
    Des émeutes identiques ont lieu dans plusieurs autres villages au nord de Sétif, où des européens sont assassinés: Kerata, Amouchas, Chevreul, Périgot-Ville, El Ouricia et Sillègue. L'armée française exécute 47 indigènes algériens d'Amoucha, le lieu où un siècle plus tôt le général Sillègue avait combattu le dernier Bey de Constantine (7).
    Par un télégramme daté du 11 mai 1945 (8), le général De Gaulle, chef du gouvernement français provisoire, ordonne l'intervention de l'armée sous le commandement du général Duval, qui mène une répression violente contre la population indigène. La marine y participe avec son artillerie, et son aviation. Le général Duval rassemble toutes les troupes disponibles, soit deux mille hommes (9). Ces troupes viennent de la Légion étrangère, des tabors marocains qui se trouvaient à Oran en passe d'être démobilisés et qui protestent contre cette augmentation de service imprévue, une compagnie de réserve de tirailleurs Sénégalais d'Oran, des spahis de Tunis, et les tirailleurs algériens en garnison à Sétif, Kherata et à Guelma.
    La vitesse et l’efficacité avec laquelle le dispositif militaire à réagit, peut laisser croire que l’armée n’attendait que ça pour donner une leçon aux indigènes, qui pouvait être tenté de croire que l’Algérie échappait à l’emprise de la France. Et l’armée Française par sa prestation voulait démontrer aux supers puissances qu’elle pouvait gérer ses colonies, qu’elle n’entendait pas partager avec qui que ce soit. La répression, menée par l'armée et la milice de Guelma, est d’une incroyable violence : exécutions sommaires, massacres de civils, bombardements de mechtas. Le croiseur Duguay-Trouin et le contre-torpilleur Le Triomphant, tirent plus de 800 coups de canon depuis la rade de Bougie sur la région de Sétif. L'aviation bombarde et rase plus ou moins complètement plusieurs agglomérations kabyles. Une cinquantaine de « mechtas » sont incendiées. Les automitrailleuses font leur apparition dans les villages et elles tirent à distance sur les populations. Les blindés sont relayés par les militaires arrivés en convois sur les lieux.
    Le sous préfet André Achiary, forme une milice de 200 personnes à Guelma et lui distribue toutes les armes disponibles, soit les 60 fusils de guerre qui équipaient les tirailleurs et se livre à une véritable chasse aux émeutiers. Pendant deux mois, (10) l’Est de l’Algérie connaît un déchaînement de folie meurtrière.
    Les morts par milliers n’ayant pu être enterrés, sont jetés dans les puits, dans les gorges de Kherata. Copiant les nazis des miliciens utilisent les fours à chaux pour faire disparaître des cadavres (11). Saci Benhamla, qui habitait à quelques centaines de mètres du four à chaux d’Héliopolis, décrit l’insupportable odeur de chair brûlée et l’incessant va-et-vient des camions venant décharger les cadavres, qui brûlaient en dégageant une fumée bleuâtre (12).
    De nombreux musulmans, dirigeants politiques et militants, du Parti du peuple algérien (PPA), des Amis du manifeste des libertés (AML) (dont le fondateur Ferhat Abbas) et de l'association des Oulémas furent arrêtés. Lorsqu'une faction ou un douar demandait l’aman (« le pardon »), l'armée n’ayant pas reçu d’instruction de pardon, ne pardonnait pas. Elle réclamait les coupables, et les arrêtait. Le 28 février 1946, le rapporteur de la loi d'amnistie (qui fut votée) déclarait en séance : « Quatre mille cinq cent arrestations furent ainsi effectuées, quatre vingt dix neuf condamnations à mort dont vingt deux ont été exécutées, soixante quatre condamnations aux travaux forcés à temps et il y aurait encore deux mille cinq cents indigènes à juger »(13).
    Le 22 mai seulement l’ordre est donné à l’armée de cesser la répression. Et alors seulement le carnage prend fin officiellement. L’armée organise des cérémonies de soumission où tous les hommes doivent se prosterner devant le drapeau français et répéter en chœur : « Nous sommes des chiens et Ferhat Abbas est un chien » (14). Des officiers exigent la soumission publique des derniers insurgés sur la plage des Falaises, non loin de Kherata. Certains, après ces cérémonies, sont embarqués et assassinés. Pendant de longs mois, les Algériens musulmans qui, dans les campagnes, se déplaçaient le long des routes continuèrent à fuir pour se mettre à l'abri, au bruit de chaque voiture. L'historien algérien Boucif Mekhaled, raconte : « À Kef-El-Boumba, j’ai vu des Français faire descendre d’un camion cinq personnes les mains ligotées, les mettre sur la route, les arroser d’essence avant de les brûler vivants »(15).
    Réactions :
    Le 19 mai, à la demande du ministre de l’Intérieur Tixier, De Gaulle, qui avait à cœur de démontrer de sa capacité à gérer la situation, décida de nommer un de ses hommes le général de gendarmerie Tubert, résistant, membre depuis 1943 du Comité central provisoire de la Ligue des droits de l'homme (où siègent également René Cassin, Pierre Cot, Félix Gouin et Henri Laugier), membre de l’Assemblée consultative provisoire, dans le but d’enquêter sur les évènements. Mais, pendant six jours, du 19 au 25 mai, la commission fait du sur-place à Alger. Officiellement on attendait l’un de ses membres « retenu » à Tlemcen. Dans les faits, c'est bien Tubert qui est retenu à Alger. On ne le laisse partir pour Sétif que le 25 mai, quand tout y était terminé. Et, à peine arrivé à Sétif, il est rappelé à Alger le lendemain, le 26, sur ordre du gouvernement, par le gouverneur général Chataigneau. Si bien qu’il ne peut se rendre à Guelma. Il est clair que cette Commission d’enquête avait un autre travail à faire que celui pour lequel elle fut désignée officiellement. « A savoir ne rien laisser percer qui puisse permettre aux alliées de s’immiscer dans les affaires Algériennes », parce que l’Algérie est un territoire Français, et il fallait montrer qu’il en était ainsi.
    Peu d'Européens protestent contre ces massacres. Par exception l'un d'eux, le professeur Henri Aboulker, médecin juif et résistant (l'un des organisateurs du putsch du 8 novembre 1942, qui a permis le succès de l'opération Torch à Alger), s'élève contre ces massacres. Il publie plusieurs articles dans le quotidien Alger Républicain, réclamant certes la sanction sévère des meurtriers provocateurs qui avaient assassiné 102 Français, mais à l'issue d'une procédure légale régulière. Et surtout, il dénonce sans réserve les massacres massifs et aveugles de milliers d'Algériens innocents. Il réclame aussi la libération immédiate de Fehrat Abbas, dont tout le monde savait qu'il avait toujours cantonné son action dans le cadre de la légalité. Henri Aboulker estimait que la défense des innocents devait primer toute considération politique.
    Le communiqué du Gouvernement Général le 10 mai illustre la manière dont les autorités de l'époque ont présenté ces événements :
    « Des éléments troubles, d'inspiration hitlérienne, se sont livrés à Sétif à une agression armée contre la population qui fêtait la capitulation de l'Allemagne nazie. La police, aidée de l'armée, maintient l'ordre et les autorités prennent toutes décisions utiles pour assurer la sécurité et réprimer les tentatives de désordre. »
    Dans ses Mémoires de guerre, Charles De Gaulle chef du gouvernement à l'époque des faits, écrit en tout et pour tout :
    « En Algérie, un commencement d'insurrection survenu dans le Constantinois et synchronisé avec les émeutes syriennes du mois de mai a été étouffé par le gouverneur général Chataigneau. »
    Houari Boumediene, le futur Président Algérien a écrit à propos des événements de Sétif :
    « Ce jour-là, j’ai vieilli prématurément. L’adolescent que j’étais est devenu un homme. Ce jour-là, le monde a basculé. Même les ancêtres ont bougé sous terre. Et les enfants ont compris qu'il faudrait se battre les armes à la main pour devenir des hommes libres. Personne ne peut oublier ce jour-là. »
    Kateb Yacine, écrivain algérien, alors lycéen à Sétif, écrit : « C’est en 1945 que mon humanitarisme fut confronté pour la première fois au plus atroce des spectacles. J’avais vingt ans. Le choc que je ressentis devant l’impitoyable boucherie qui provoqua la mort de plusieurs milliers de musulmans, je ne l’ai jamais oublié. Là se cimente mon nationalisme. »
    Albert Camus dans le journal Combat des 13 au 23 mai demande qu'on applique aux Algériens (il dit : « Le peuple arabe ») les « principes démocratiques que nous réclamons pour nous-mêmes ». Il affirme qu’il y a crise — et non de simples incidents — que « le peuple arabe existe », qu’il « n’est pas inférieur sinon par les conditions où il se trouve ». Plus encore, il proclame que « l’Algérie est à conquérir une seconde fois ».
    Ferhat Abbas, dans son Testament politique, écrit en 1945, resté inédit jusqu'en 1994, condamne « les organisateurs d’émeutes, ceux qui avaient poussé à la violence des paysans désarmés ... ceux qui tels des chiens sauvages se sont jetés sur Albert Denier, secrétaire de la section communiste, auquel un salaud sectionna les mains à coup de hache »(16).
    Le nombre des victimes :
    Le nombre de victimes « européennes » est à peu près admis (17) et s'élève officiellement à 102 morts et 110 blessés (Rapport officiel de la commission Tubert de 1945). Cette commission parle aussi de 900 musulmans tués par les émeutiers.
    Une enquête demandée par le gouverneur général Yves Chataigneau comparant le nombre de cartes d'alimentation avant et après les événements conclut à moins de 1000 victimes (18). Le gouverneur général de l'Algérie fixa par la suite le nombre des musulmans tués à 1 165 et 14 soldats (19), 4 500 arrestations, 89 condamnations à mort dont 22 exécutées (20), chiffres qui seront pris pour officiels. Le général Duval déclarait pour la commission Tubert de 1945 que « Les troupes ont pu tuer 500 à 600 indigènes », mais les militaires évoquaient déjà à l'époque le chiffre de 6 000 à 8 000 victimes. Ali Habib affirme que le ministre des Affaires étrangères, Georges Bidault, aurait parlé de 20 000 tués, sans préciser sa source (21).
    Par la suite, André Prenant, géographe spécialiste de la démographie algérienne, se rendant sur les lieux en 1948, fixe le nombre de victimes à 20 000. Des historiens ont par la suite parlé de 2000 (Charles-Robert Âgeron) ou 6 000 morts (Robert Avron). Le professeur Henri Aboulker (père de José Aboulker, cité précédemment), avait à l'époque estimé le bilan proche de 30 000 morts.
    Le consul général américain à Alger de l'époque a établi le nombre de victimes indigènes par la répression de l'armée à 40 000 (22). Ce chiffre sera repris par les milieux nationalistes d’avant le 1er novembre 1954 (23).
    Puis après 1962 par le gouvernement algérien qui, commémorant ces massacres chaque année, parle des « 45 000 morts des massacres de Sétif ».
    Bélaïd Abdessalam, ancien premier ministre algérien, déclarait dans El-Khabar Hebdo que le chiffre de 45 000 a été choisi à des fins de propagande.
    Le Président Bouteflika affirme que les massacres ont fait plusieurs dizaines de milliers de morts sans qu'on puisse en préciser le nombre exact, « même si notre histoire officielle retient le nombre de 45 000 morts ».
    Les chercheurs Rachid Messli et Abbas Aroua, du Centre de recherche historique et de documentation sur l’Algérie, déclaraient le 9 avril 2005 que « la plupart des historiens s’entendent sur le fait que 45 000 est un chiffre exagéré. Il serait plus réaliste de penser que le bilan humain se situe entre 8 000 et 10 000 morts ».
    Le journaliste Yves Courrière parle de 15 000 tués dans les populations musulmanes (24) en citant le général français Tubert dont le rapport après les massacres ne donne en réalité aucun bilan global.
    Selon l’historienne Annie Rey-Goldzeiguer, « la seule affirmation possible, c’est que le chiffre dépasse le centuple des pertes européennes et que reste dans les mémoires de tous, le souvenir d’un massacre qui a marqué cette génération », et l'historien Mohammed Harbi d'ajouter : « En attendant des recherches impartiales, convenons avec Annie Rey-Goldzeiguer que, pour les 102 morts européens, il y eut des milliers de morts algériens » (25).
    Le général Duval, chargé du rétablissement de l'ordre, dit à cette occasion au gouvernement colonial : « Je vous donne la paix pour dix ans, à vous de vous en servir pour réconcilier les deux communautés. Une politique constructive est nécessaire pour rétablir la paix et la confiance. » (26 et 27) Ces propos se vérifieront puisque, 9 ans plus tard, l'insurrection de la Toussaint 1954 marquera le début de la guerre d'Algérie.
    A la réflexion, la France aguerrie par la participation au combat contre l’une des armées les plus terribles qu’ait connus le monde. Pouvait t’elle craindre le soulèvement d’un peuple qu’elle savait terrasser, épuiser laminer, sans armes et sans capacités de résistance face à la puissance de feu de l’armée France, encore dans l’état d’esprit du combat qu’elle avait mené contre les allemands.
    Et vue de toutes les convoitises qu’avaient les supers puissances sur l’Afrique du nord, l’on peut supposer que les événements de Sétif, s’ils n’étaient pas fomentés par ces agents, ils furent pour le moins, les bienvenus puisque qu’il permet à la France de frapper deux lièvres à la fois : Réprimez les algériens pour leur enlever toute envie de se soulever contre la puissante France et en même temps, montrer aux supers puissances qu’elle tenait à ces colonies. Et en fait la paix pour dix ans à laquelle faisait allusion le général Duval, chargé du rétablissement de l’ordre, devait surtout servir à la France de développer son programme nucléaire dont les principales bases se trouvant au Sahara Algérien, étaient déjà en pleines activités.
    Cependant que de nombreux historiens pensent que ces événements marquent le véritable début de la guerre d'Algérie. Pour de nombreux militants nationalistes comme Lakhdar Bentobbal, futur cadre du FLN, le massacre symbolise la prise de conscience que la lutte armée reste la seule solution. C'est à la suite des événements du 8 mai que Krim Belkacem, l’un des six fondateurs « historiques » du FLN, décide de partir au maquis. En 1947, le PPA crée l'Organisation spéciale (OS), une branche armée, dirigée par Aït-Ahmed puis par Ben Bella.
    Reconnaissance de la responsabilité française :
    Il faut attendre le 27 février 2005 pour que, lors d'une visite à Sétif, Hubert Colin de Verdière, ambassadeur de France à Alger, qualifie les « massacres du 8 mai 1945 » de « tragédie inexcusable » (28). Cet événement constitue la première reconnaissance officielle de sa responsabilité par la République française.
    Son successeur Bernard Bajolet a déclaré à Guelma en avril 2008 devant les étudiants de l’Université du 8 mai 1945 que le « temps de la dénégation des massacres perpétrés par la colonisation en Algérie est terminé ». Il déclare : « Aussi durs que soient les faits, la France n’entend pas, n’entend plus, les occulter. Le temps de la dénégation est terminé (...) Le 8 mai 1945, alors que les Algériens fêtaient dans tout le pays, au côté des Européens, la victoire sur le nazisme, à laquelle ils avaient pris une large part, d’épouvantables massacres ont eu lieu à Sétif, Guelma et Kherata.(...) pour que nos relations soient pleinement apaisées, il faut que la mémoire soit partagée et que l’histoire soit écrite à deux, par les historiens français et algériens(...). Il faut que les tabous sautent, des deux côtés, et que les vérités révélées fassent place aux faits avérés. » (29).

    CHABANE NORDINE*Moudjahed, Membre ALN / Auteur, Ecrivain
    =====================
    (1)L'ambassadeur de France en Algérie, dans un discours officiel à Sétif en février 2005, a décrit cet évènement comme une « tragédie inexcusable » (2)Les directives insistaient sur le fait qu'il fallait plutôt mourir que de laisser les couleurs nationales tombées entre les mains de l'ennemi" Témoignage de Zighad Tayeb, et Redouane Aïnad-Tabet -8 mai 1945 en Algérie - Alger 1987- p.263. (3) "Saal Bouzid né le 8 janvier 1919" El Watan, édition du 8 mai 2005. (4) " Musulmans tombés du fait de la police ou de la gendarmerie, certains disent 20, d'autres 40. Les décès n'ont pas été déclarés par les familles"rapport Tubert., 50 musulmans ont été hospitalisés, chiffre des morts non précisé" in -Roger Benmebarek -Evènements de Sétif, mai 1945- note 4, p.10. (5)« Aux origines de la guerre d’Algérie » extraits d’un entretien avec Annie Rey-Goldzeiguer, 14 mars 2002. (6) Maurice Villard, La Vérité sur l’insurrection du 8 mai 1945 dans le Constantinois, éd. les presses littéraires 1997, page 235. (7) Benjamin Stora, Histoire de l’Algérie coloniale (1830-1954), éd. La Découverte, (8) «Veuillez prendre toutes mesures nécessaires pour réprimer tous agissements antifrançais d'une minorité d'agitateurs.» Cité par Stéphane Zagdanski dans Pauvre de Gaulle!, Pauvert 2000. (9) « Mai 1945 : répression à Sétif », Ali Habib, Le Monde, numéro du 15 mai 1995. (10) Maurice Villard, La Vérité sur l’insurrection du 8 mai 1945 dans le Constantinois, éd. les presses littéraires 1997, page 235. (11) Sétif revient hanter la France coloniale », Libération, n°7462, 7 mai 2005. (12) Boucif Mekhaled, Chronique d’un massacre : 8 mai 1945, Sétif-Guelma-Kherrata. Eédition : Syros, Paris, 1995, page 187-191. (13) Journal Officiel séance du 28 février 1946, intervention du rapporteur, Jean Toja. (14) Benjamin Stora, Histoire de l’Algérie coloniale (1830-1954), éd. La Découverte, Paris, 1991. (15) Boucif Mekhaled, Chronique d’un massacre : 8 mai 1945, Sétif-Guelma-Kherrata, éd. Syros, Paris, 1995, page 187-191. (16) Cité par Charles-Robert Ageron dans Mai 1945 en Algérie. Enjeu de mémoire et histoire. Matériaux pour l'histoire de notre temps, 1995, v.39, Numéro 39-40, pp. 52-56. (17) « La guerre d’Algérie a commencé à Sétif » [archive], Le Monde diplomatique, mai 2005, Page 21. (18) La paix pour dix ans, page 117. (19 et 20) « Mai 1945 : répression à Sétif », Ali Habib, Le Monde, numéro du 15 mai 1995. Repris dans La Guerre d'Algérie, 1954-1962, recueil d'articles sélectionnés par Yves Marc Ajchenbaum, Librio/Le Monde, pp. 16-20. (21) Journal Officiel séance du 28 février 1946, intervention du rapporteur, Jean Toja. (22) « mai 1945 : les massacres de Sétif et Guelma » archives LDH de Toulon, 12 juin 2004. (23) Voir « Appel de l’ALN du 1er novembre 1954 ». (24) Yves Courrière, Les fils de la Toussaint, Fayard, Paris, 1968; Benjamin Stora, Histoire de l'Algérie coloniale 1830-1954, La découverte, p. 91. (25) « La guerre d’Algérie a commencé à Sétif » [archive], Le Monde diplomatique, mai 2005, Page 21. (26) « La guerre d’Algérie a commencé à Sétif » [archive], Le Monde diplomatique, mai 2005, Page 21. (28) La guerre d'Algérie de M. Harbi, B. Stora, Collectif Hachette Littérature Collection Pluriel, p 185 (29)« Le temps de la dénégation » des crimes de colonisation « est terminé » [archive], LDH-Toulon, reprise dépêche AFP, 27 avril 2008.


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