• La torture permettait de terroriser la population et de lui rappeler la toute-puissance de la France

    La torture permettait de terroriser la population et de lui rappeler la toute-puissance de la FranceRAPHAELLE BRANCHE
    Comment des militaires francais ont-ils pu pratiquer la torture ? Pourquoi de teis massacres dans la rėgion de Palestro ? En axant ses travaux sur les sources de la violence, l'historienne, specialiste de la guerre dAlgėrie, en donne un nouvel ėclairage.

    La torture permettait de terroriser la population et de lui rappeler la toute-puissance de la France

    — Pourąuoi est-ce la guerre d'Algėrie, et non celle d'Indochine par exemple, qui aujourd'hui encore demeure asso-ciėe a la torturepratiąuėepar les mili¬taires francais?
    —La guerre d'Indochine a ėtė menėe
    dans un territoire lointain, oū la prėsence d'Europėens ėtait relative-ment faible comparėe a la colonie de peuplement ąu'ėtait l'Algėrie. Eile a surtout ėtė menėe par une armėe composėe exclusivement de profes-sionnels et de supplėtifs indigėnes. Si le PCF - alors premier parti de France mais trės vite dans l'opposition- se montra trės hostile aux dėparts de troupes en Indochine, c'ėtait la guerre elle-mėme qui ėtait contestėe, pas les mėthodes pour la faire. En Algėrie, la situation est oppo-sėe terme a terme: c'est une guerre menėe par le contingent, sur un ter¬ritoire proche avec une forte minoritė europėenne; une guerre qui ne rencontre pas d'opposition importante sur le fond mais seulement sur la forme, au moins jusqu'a ce que l'indėpendance soit admise a l'hori-zon. Or, c'est prėcisėment la pratique de la torture qui a, dės le dėbut, focalisė les critiques.

    Mais, au-dela, il faut aussi dire que la torture a atteint en Algėrie une dimension inėgalėe. Eile ėtait une arme a la disposition des militaires francais et prėsentėe comme particuliėrement adaptėe a une guerre qui n'avait pas comme cible principale un adversaire armė mais une population civile dont on voulait ėviter qu'elle ne soutienne les indėpendan-tistes. La torture ėtait l'arme-clė de cette guerre: eile n'ėtait pas fonda-mentalement utilisėe parce qu'elle aurait permis de faire parler (qui dit la vėritė sous la torture ?) mais parce qu'elle permettait de terroriser la population, de lui rappeler ainsi la toute-puissance francaise. Les mė¬thodes utilisėes ėtaient elles-mėmes le signe de cette intention et la « gėgėne » la symbolise trės exactement. II s'agit d'une gėnėratrice ėlectrique, c'est-a-dire d'un objet technique, moderne, qui permet d'in-fliger une souffrance sans toucher le corps de l'autre, sans le mutiler visiblement non plus. On est donc, trės prėcisėment, dans le cas d'une violence qui, terme a terme, s'oppose a celle que la propagande francaise dėcrivait a loisir comme la violence typique du FLN: la mutilation a Tarme blanche.
    — Pourąuoi le viol des femmes algėriennes paries militaires francais est-il restė si longtemps a lafois su de tout le monde (avec l'affaire Djamila Boupacha) et tabou ?
    — Cette pratique n'ėtait pas connue de tout le monde en France. Loin de la. L'affaire Djamila Boupacha a ėtė une exception. Dėfendue par Gisėle Halimi, qui avait su convaincre Simone de Beauvoir de prendre position sur ce cas, cette jeune femme a accompagnė de son visage une guerre finissante. Mais l'affaire n'a pas ėtė l'occasion d'une prise de conscience sur la pratique des viols en gėnėral. A cotė des šalies de torture oū l'at-teinte aux parties sexuelles ėtait gėnėralisėe, des viols ėtaient accom-plis lors des fouilles d'habitations. S'ils furent trės rarement encouragės, ils furent trop rarement punis. Ils restėrent nėanmoins dans le cadre d'une criminalitė qui trouvait dans le contexte de la guerre des condi-tions favorables a son accomplissement.
    En Algėrie, d'ailleurs, c'ėtait une ėvidence: les populations civiles ėtaient dėmunies face aux excės des forces de l'ordre. Pour cette raison, en Algė¬rie, oui, le viol des femmes par les militaires francais ėtait su: plus exac-tement, il ėtait redoutė car on savait qu'il pouvait avoir lieu et qu'alors les possibilitės de se dėfendre seraient quasi nulies. Et pourtant, mėme su, ce crime, comme bien souvent, ėtait tu. Le viol est restė une honte, retombant sur les femmes victimes ou sur leur famille qui n'ont eu de cesse d'en faire disparaitre les stigmates.
    En ce sens, le tėmoignage de Louisette Ighilahriz Ieva un tabou non seu-lement parce qu'elle rappelait crument que les Francais recoururent au viol dans le cadre de la torture mais aussi parce qu'elle osait parler en femme violėe et torturėe, dire «je » et accuser. En Algėrie aussi, une telle attitude brisait un tabou et faisait sens, y compris dans la sociėtė contem-poraine - il n'y a qu'a penser au traitement des femmes violėes a Hassi Messaoud [ville du Sud algėrien, oū en juilletžooi des dizaines de femmes pauvres, venues d'Alger pour travailler dans les compagnies pėtroliėres, ont ėtė attaąuėes, rouėes de coups et violėes, d la suite du prėche d'un imam les dėsignant comme «immorales », par des hordes de deux cents d trois cents hommes].
    — L'embuscade dite de Palestro (18 mai 1956) a sonnė, pour les Francais, le dėbut de la «sale guerre » - donnant la preuve de la cruautė de l'ennemi. Pourąuoi Palestro ?
    — Cette embuscade, dans laquelle tomba une section entiėre [soit vingt etun militaires francais, dont un seul survėcut], eut lieu deux mois aprės que le gouvernement, ėlu sur un programme de paix en Algėrie, a dėcidė d'envoyer le contingent en Algėrie. Or certains soldats y furent mutilės. Le choc fut immense car il tėmoignait de la rėalitė de la guerre: meur-triėre et cruelle. On ėtait loin des « opėrations de maintien de l'ordre » officielles. L'horreur ėtait d'autant plus saisissante que l'on comprit trės vite que c'ėtaient les civils qui avaient mutilė.
    J'ai cependant proposė une autre explication du souvenir tenace qu'a laissė cette embuscade-la dans la mėmoire des Francais qui ont vėcu cette ėpoque. En effet, l'embuscade n'a pas eu lieu a Palestro mais a quelques kilomėtres de la et pourtant c'est ce nom qui a trės vite dėsignė l'ėvėnement. II y a, de fait, eu comme une attraction du nom: Palestro signifiait en effet deja, en Algėrie, la sauvagerie des Algėriens car, en 1871, les habitants europėens de ce petit village de colo-nisation avaient ėtė massacrės. Associėe donc a la violence dėbridėe et sanguinaire des Algėriens, l'embuscade de Palestro put prendre rapidement la suite du massacre de Palestro. En Algėrie, en revanche, l'embuscade n'est pas dėsignėe ainsi mais par le nom du village auprės duąuel eile a eu lieu et, lui aussi, prend sens dans une moyenne durėe coloniale.
    — On a beaucoup parlė du comportement des mili¬taires francais d l'ėgard des Algėriens. Quel ėtait le comportement des combattants indėpendantistes envers leurs prisonniers francais ?
    — Cette ąuestion est trės mal connue et je m'y consa¬crė depuis quelque temps. Avant de vous rėpondre, il faut rappeler que la guerre en Algėrie est trės inėgale. Rien de commun, en termes de puissance militaire, entre les deux camps en prėsence: l'ar¬mėe d'une des plus grandės puissances coloniales d'un cotė, une armėe rėvolutionnaire nėe au sein d'une paysannerie pauvre de l'autre. Logi-quement, les effectifs de leurs prisonniers sont sans commune mesure. La France arrėte massivement non seulement des combattants de l'ALN qu'elle fait prisonniers a l'issue d'opėrations militaires mais surtout des civils qu'elle suspecte de liens avec l'organisation nationaliste. II s'agit de centaines de milliers de personnes au minimum. Les logiques rėpres-sives francaises nėcessitent, par ailleurs, de faire des prisonniers: pour priver le FLN et l'ALN de membres actifs, pour obtenir des renseigne-ments, pour terroriser la population.
    II en est tout autrement de l'ALN. Celle-ci a rarement l'occasion de pou-voir faire des prisonniers et mene une guerre de guėrilla dans laquelle les prisonniers sont une entrave. Eile en fait nėanmoins et, quand ils ne sont pas tuės sur place, les militaires francais sont gardės pour ėtre utilisės. Ils peuvent devenir l'objet de nėgociations. Peu importe alors leur nombre et la dissymėtrie entre les deux camps, avoir des prison¬niers est un moyen d'exister comme belligėrant et un moyen de pression sur les autoritės francaises. J'ai recensė plus d'un millier de prisonniers de l'ALN et la liste n'est pas finie. A ces militaires, il faut aussi ajouter des civils, enlevės aussi, cette fois dans le but de terroriser les autres civils et de provoquer leur dėpart. La situation, sur ce point, devient d'ailleurs encore plus critique pour les civils aprės le cessez-le-feu.
    — Cinąuante ans aprės lafin de la guerre d'Algėrie, un regard objectif sur l'histoire de ce conflit est-ilpossible ?
    — L'histoire des deux pays est liėe. Les archives en tėmoignent d'ailleurs a leur maniėre: en Algėrie comme en France, eiles dėcrivent ce passė et permet-tent d'ėcrire cette histoire. L'histoire doit donc tenter d'ėtre ėcrite avec des sources des deux cotės de la Mėditerranėe et en collaboration avec des chercheurs des deux rives. Cependant si une meilleure connais-sance du passė est souhaitable dans tous les pays, les enjeux de cette connaissance sont propres a chaque pays. Les questions que les historiens posent au passė sont non seulement celles de leur temps mais aussi celles de leur sociėtė. Au-dela, si l'histoire est une dis-cipline scientifique obėissant a des rėgles strictes d'ad-ministration de la preuve, il n'en demeure pas moins que la maniėre dont sont construits les objets histo-riques s'inscrit dans une ėpoque spėcifique. Ainsi, entre mon travail sur la torture et le dernier, l'axe
    de mon questionnement a ėvoluė. Dans le premier, il s'agissait de com-prendre comment des militaires francais avaient pu commettre ce que tout dėsignait alors comme des crimes. Puisque j'ai dėmontrė que ces violences, et la torture en particulier, avaient ėtė accomplies sur ordre, il s'agissait de comprendre comment cela avait pu ėtre possible dans la Rėpublique de cette ėpoque. Il s'agissait, enfin, d'apprėcier les effets dėlė-tėres de ces violences sur la relation entre l'armėe et la nation. Le question-nement ėtait trės francais: il ėtait interrogation sur des valeurs et des pra-tiques nationales, revendiquėes comme telles paries acteurs de l'ėpoque. Le deuxiėme livre ėtait diffėrent. En remontant aux sources de la vio¬lence dans la rėgion de Palestro, j'ai eu le dėsir de travailler, a ėgalitė, des deux cotės. Mon livre a d'ailleurs ėtė construit en alternant un chapitre du point de vue francais et un chapitre du point de vue algėrien. Je vou-lais mettre a l'ėpreuve la capacitė d'ėcrire ainsi: en donnant a voir les dif-fėrents points de vue et en proposant aux lecteurs l'ensemble. J'ai voulu aussi donner a voir les choix qui prėsident a un rėcit historique. Si sur certains points du passė, en effet, on peut attendre des rėponses prėcises et dėfinitives, objectives (telle dėcision, tel chiffre), il importe surtout, pour la plupart des faits historiąues, qu'ils puissent ėtre discutės et que leur ėtablissement s'inscrive dans un dialogue ouvert aux critiques des autres historiens, quels que soient leurs pays.

    Un Article LE MONDE, Mars 2012.


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    1
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