• Lahouel, Messali et un constat d'échec du CRUA

    Lahouel et Massali deux ennemis du même campMerbah, qui a reçu ses instructions de Messali, est en mesure de répondre à Krim. La conversation entre les deux hommes va ressembler au jeu du chat et de la souris. Mais ni l'un ni l'autre veut être la souris. Krim veut amener au C.R.U.A. les messalistes pour qui, malgré tout, il garde encore une vieille tendresse. Messali veut jouer de la corde sentimentale pour, au contraire, rallier Krim et les Kabyles à son M.T.L.D. Et il a des arguments que développe habilement Moulay Merbah.

    Oui, la Kabyiie est une force organisée, une force valable mais pas les autres. Les Boudiaf, les Didouche, les Bitat ne représentent rien. Merbah affirme que Messali est cette fois bien décidé à passer à l'action armée contre la France mais pas avant 1955. Début 1955» précise-t-il. Krim apprend ainsi que Messali est déjà en rapport avec des trafiquants allemands qui sont disposés à parachuter des armes dans le Djurdjura. En outre, El-Zaïm, décidément très actif du fond de sa résidence forcée, est en contact avec Anouar El-Sadate, président du Congrès islamique, et avec Abd el-Krim du Rif, qui ont promis leur aide. Leurs efforts conjugués permettront de déclencher l'action en janvier 1955. Alors, que Krim et ses Kabyles, se joignent à eux. Messali, magnanime, leur ouvre les bras. Et Merbah qui sait l'attachement de Krim et d'Ouamrane pour Messali, précise que l'Unique « accepte » la Kabylie mais ne veut pas entendre parler des autres !

    Krim est stupéfait, il n'avait pas voulu croire jusque-là que le vieux chef était devenu mégalomane, mais il en a devant lui la preuve ! Le Kabyle qui tient le maquis depuis sept ans a compris la manœuvre. « Ce vieux filou veut nous détacher des autres éléments et nous "assimiler" tout crus ! Ni vu ni connu, Krim au garde-à-vous devant le père du nationalisme, El-Hadj, El-Zaïm l'Unique, victorieux. »

    Sa réaction devant Merbah est vive, d'autant plus vive qu'il trouve la ruse un peu grossière. On l'a mésestimé pour employer de si grosses ficelles. Ce ne sont pas encore celles-là qui vont le lier.

    « Notre position est sans détour, dit Krim. Il n'est plus question d'alliances ni d'accord avec tels trafiquants. Le Maroc et la Tunisie sont en pleine action. C'est maintenant le moment le plus favorable. »

    Moulay Merbah ne désarme pas.

    « Es-tu lié définitivement avec le "groupe" ? »

    C'est ainsi que l'on appelle le C.R.U.A. dont le sigle aura servi de programme pour quelques numéros du Patriote clandestin et de point de repère pour les R.G. et le S.L.N.A. du colonel Schoen. Il restera dans l'Histoire sans avoir appartenu au langage courant des nationalistes.

    « Oui, répond Krim, définitivement.

        A quand avez-vous fixé le commencement de l'action ? » Krim a vu le piège. Grossier ! Décidément la tendresse pour un parti est un sentiment dont on devrait se méfier. On en profite. Krim n'avait plus beaucoup d'illusions. Il perd ses dernières. De toute façon, en juillet 1954, rien n'a encore été fixé quant à la date du déclenchement de l'action armée. Il faut que ce soit en 1954, à l'automne. En tout cas avant décembre.

    « Je n'ai pas de renseignements à te fournir sur ce plan, répond-il à Merbah. Nous n'avons rien fixé. Maintenant à toi de déterminer si tu veux que j'organise une rencontre avec le groupe. » Les instructions de Messali, olympiennes, sont très précises. « Le groupe, malgré ta participation, est centraliste, récite Merbah, et les centralis­tes à longueur de temps nous mettent en garde, nous, messalistes, contre une éventuelle action. Tu te fais piéger de ce côté. Méfiez-vous en outre de Messali. Si vous déclenchez une action, il vous dénoncera à l'attention du peuple comme des bandits.

    Merbah garde l'oeil ouvert et sait très bien qu'un déclenchement de révolution auras de graves retombés sur le parti et les cadres devront répondre des comptes, ce qui sera aussi l'avis des centralistes, il citera Abderrahmane Kiouane "Lorsque Boudiaf était interrogé sur l'éventualité ou le peuple pourrait ne pas se joindre à cette action directe, il répondait en substance: ce serait une opération-suicide", un suicide bien-entendue collectifs, qui touchera certainement même les opposés à ce plan insurrectionnel, ce que redouté les cadres du parti, ce qui se traduira par des menaces côté Merbah, des réticences, des hésitations et même du sabotage côté Lahouel par la suite.

        Pourquoi ce refus, ces menaces ? Tu ne veux pas te battre ?

    —   Si, mais rencontrer le groupe c'est rencontrer les centralistes et je m'y refuse. »

    Les querelles internes sont plus importantes pour Messali que la; révolution. Krim rompt le fer.

    « Bien. Ne comptez plus sur nous. Nous sommes décidés. Il n'y a plus d'autre alternative. Adieu. »

    C'est un peu théâtral. Les deux hommes le sentent. Ils se serrent tout de même la main. Les ponts sont rompus avec Messali qui est persuadé que seule « sa » révolution peut réussir puisque « seul » il représente l'idée nationaliste algérienne. Refusant l'alliance avec le C.R.U.A. il vient, en menaçant par personne interposée, de signer son arrêt de mort politique, mort qui sera précédée de bien des luttes, de bien des crimes, de bien des règlements de comptes. Mais  cela ira vite. De la place de Chartres, en ce mois de juillet 1954, à Mélouza, trois ans à peine auront passé...

    Les messalistes ont répondu sans détour aux trois questions. Non seulement ils ne se joignent pas au C.R.U.A., mais ils menacent de s'opposer à son action. Voilà un problème réglé pour le groupe.

    Avec les centralistes, cela va durer plus longtemps. Des contacts  ont été repris par Boudiaf, Ben Boulaïd, Krim et Didouche avec; Lahouel et son état-major Ben Khedda, Bouda et Yazid. Après plusieurs rencontres préliminaires qui ont souvent lieu chez Bouda, Lahouel se déclare pour l'action, l'action immédiate. C'est ! Ben Boulaïd le plus proche des centralistes qui va jouer le rôle tenu par Krim auprès des messalistes. Il connaît les membres du comité central et va les mettre à l'épreuve. Il accepte leur concours à "l'action immédiate" mais veut qu'elle soit confirmée, garantie par une aide financière importante qui servira à acquérir le matériel qui  manque cruellement. Ben Boulaïd avance le chiffre de six millions  -on augmente un peu le chiffre fixé aux premières rencontres-. Lahouel tique mais accepte finalement sous réserve de consulter les autres membres du comité central. Rendez-vous est pris  entre Ben Boulaïd et Lahouel devant la mairie d'Alger, sur le boulevard Carnot.

    Ben Boulaïd est arrivé le premier. Lahouel le rejoint. Il a un paquet sous le bras, enveloppé de papier journal. Pas un gros paquet, remarque Ben Boulaïd. Lahouel est gêné. Il tend le paquet.

    « 500 000, murmure-t-il, je n'ai pas pu faire plus. »

    Ben Boulaïd, ne prend pas le paquet. En quelques phrases bien senties, murmurées à voix basse alors qu'il a envie de hurler, d'engueuler « ce faux jeton » de Lahouel, il repousse l'offre indigne.

    « Cette aumône, cette misère, c'est la preuve que vous n'êtes pas pour l'action... »

    Ben Boulaïd sait maintenant que Lahouel, ainsi qu'il avait fait lors des contacts de Berne, n'a pas eu l'intention de donner plus de 500 000 F. C'est son prix. II n'estime pas devoir se mouiller plus avec le groupe. Lahouel réplique mollement, puis s'en va, son paquet sous le bras.

    Du point de vue opposé, les centralistes sont claires, il n'a jamais était question "d'action armée" mais de "réunifier la base militante en vue d'un congrès unitaire du parti.

    En mars 1954, des responsables du parti (Lahouel, Abdelhamid et Dekhli, ainsi le responsable de l'OS Boudiaf) se réunissent à la médrasa "Errachad", sis 02, place Amar Ali (ex-Rabbin Bloch) à Alger, qui se proposer C.R.U.A. avec un grand "U" comme Unité.

    Pour les centralistes Boudiaf aurait changé de caractère à partir de mai 1954, ayant pris contact avec d'une part, des cadres O.S., et d'autre la Délégation Extérieure du Parti au Caire, d'où désormais le C.R.U.A. préconisera l'action armée immédiate; mauvais présage soit-il d'une répression sur les partisans Messalistes et Centralistes.

    Ben Boulaïd se dirige vers la Casbah où il doit rendre compte à ses compagnons de son entrevue avec Lahouel. Il est ulcéré, dans le même état qu'était Krim après le refus assorti de menaces de Messali. Car au fond de soi, les deux hommes avaient gardé l'espoir de recoller les morceaux du M.T.L.D. grâce à la lutte qu'ils avaient décidé d'entreprendre. Aujourd'hui c'était le constat d'échec. Il ne restait plus que la révolution. Il s'agissait de ne pas la manquer.

    Krim et Boudiaf sont installés devant un thé à la menthe.

    Ben Boulaïd se laisse tomber sur le tabouret inconfortable. « Ils ne se sont pas décidés, dit-il, maintenant on ne doit plus compter que sur nous...

    «Et se méfier de tous », ajoute Boudiaf.


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    1
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