• Quand le chemin d'une révolution croise celui d'un géant

    Abane RamdaneDe son observatoire, une colline à cinq cents mètres du centre du village, Ouamrane observe la vie d'Azouza. Il aperçoit des femmes qui vont et viennent, portant de l'eau et des fagots. Deux vieux se réchauffent à un rayon de soleil qui perce le ciel bas et lourd. Vive le printemps qui assèche les pistes ! Les fleuves de boue vont se transformer pour quelque temps en chemins praticables. Ce sera la bonne saison pour commencer les attaques. Ouamrane a envoyé Mayoud Mokrane, le responsable local d'Azouza, à la recherche de son homme. « Va discrètement prévenir Abane que je l'attends ici... »
    Ouamrane n'a pas revu Abane depuis 1950. Déjà cinq ans. Ça va être une surprise, II a connu Abane Ramdane sous l'uniforme français en 1943 à Blida. Ouamrane, bien qu'étant sergent, faisait fonction d'adjudant de semaine et Abane était secrétaire au bureau du colonel. Car il est instruit, le bougre. ç'a toujours impressionné Ouamrane. Bien que sa famille soit très pauvre, Abane a réussi à aller jusqu'au bachot. Il a dû s'arrêter ensuite. Il souhaitait faire du droit et n'a réussi qu'à être secrétaire adjoint de la commune mixte de Châteaudun-du-Rhumel. Mais la politique l'a vite attiré. Pendant que Ouamrane, qui est avant tout un homme d'action, a pris le maquis avec Krim, Abane est devenu un des chefs régionaux du P.P.A.-M.T.L.D. clandestin. Responsable de Sétif, il est arrêté en 1950. Il n'est pourtant pas membre de l'O.S., ce qui ne l'empêche pas d'«en prendre pour cinq ans». Ces cinq ans, il les a passés presque au secret, seul dans une cellule, s'imposant un «régime intellectuel» qui lui a permis de résister à l'isolement sans devenir fou. Chaque jour, il a réfléchi pendant des heures aux problèmes de la révolution, de la guérilla. Il a analysé la situation algérienne, il a évoqué tous les moyens de lutter contre le colonialisme français. Il s'est assuré une culture politique dont peu d'hommes de la révolution pourront se vanter. Condamné à cinq ans de prison, son intransigeance, ses revendications, une grève de la faim -la plus longue qu'on ait jamais vue dans les prisons françaises- ont fait souligner son nom en rouge sur les fiches du directeur de la maison d'arrêt où il a été incarcéré. Même libéré, on va le garder à l'œil! Lorsque Abane Ramdane sort de prison, il est assigné à résidence dans son douar natal, à Azouza. C'est un homme de trente-cinq ans, marqué physiquement -il souffre d'un ulcère à l'estomac qui le rend très irritable-, mais surtout intellectuellement. II est devenu sceptique, amer. Sa violence naturelle n'a fait que se développer en prison. Il a appris le déclenchement de la révolution du 1er novembre, mais sans croire à sa réussite. Il a trop pensé au jour où son pays se soulèverait contre la domination française pour ignorer que, sans aide importante venue de l'extérieur, le soulèvement n'a aucune chance d'aboutir. Et malgré les ragots invérifiables qui circulent en Kabylie sur l'aide de l'Egypte, il sait que pour l'instant elle n'existe pas. Il a rencontré un vieux militant, un certain Slimane Dehilès, qui lui a dit à quel point les armes manquaient. De plus, les noms des chefs du mouvement ne lui disent rien qui vaille : Krim, Ouamrane, Ben Boulaïd, Bitat. Des hommes courageux, certes, mais des montagnards, des paysans, qui ne «pensent» pas beaucoup.
    Ouamrane, caché derrière un pan de mur à demi écroulé, reconnaît son ancien camarade qui gravit la pente raide. Les deux hommes s'embrassent, se regardent, s'embrassent encore. Ouamrane, ému, ne veut pas le laisser paraître.
    « Tu as grossi, s'esclaffe-t-il avec son gros rire, la prison t'a profité !
    - Je suis surtout malade, je gonfle du cou. Et maintenant, je te ressemble, Bou Karou! »
    Bou Karou, grosse tête, c'est le surnom qu'Abane a toujours donné à Ouamrane. Le début de goitre dont souffre Abane a développé la partie inférieure de son visage, ce qui lui donne une certaine ressemblance avec Ouamrane dont les mâchoires démesurées sont célèbres dans toute la Kabylie. Et aussi dans la mémoire de tous les policiers qui le recherchent.
    Abane a sorti un pain et deux boîtes de sardines de sous sa djellaba.
    «Je n'ai pu apporter plus, dit-il. Depuis mon retour, mes parents sont terrorisés. Ils ont peur des gendarmes. Ils ont peur de la répression. Ils me disent que s'il se passe quelque chose dans la région, c'est sur la famille de celui qui sort de prison que le malheur s'abattra. Alors si je leur avais dit que j'avais un rendez-vous avec quelqu'un qui ne devait pas se montrer aux gendarmes, les lamentations auraient repris! Mangeons et tu vas me raconter. Te voilà devenu un chef important.
    - Oui, mais écoute... on a pensé à toi... »
    Et Ouamrane, sans omettre le moindre détail, lui raconte les débuts de la révolution, l'organisation politico-militaire, le dénuement aussi. Abane veut tout savoir. Il questionne sans trêve. Ouamrane est intarissable.
    «Qu'est-ce que vous avez comme moyens ? demande Abane, des armes, de l'argent?
    - Rien du tout, dit Ouamrane. Nous avons débuté à zéro mais avec les armes récupérées sur l'ennemi, on pourra combattre. On a commencé à collecter des fonds. Pour l'instant, ce n'est pas grand-chose.
    - Fous ! Vous êtes des fous. Des vrais fous...
    - Peut-être, s'emporte Ouamrane, mais à notre place, si tu avais été libre, tu aurais fait pareil. Devant la crise Messali, devant les tueries, la démoralisation générale, il n'y avait pas d'autre solution. On n'a pas décidé à la légère.
    - Je m'en doute, calme-toi. »
    Abane se fait conciliant. Ce diable d'Ouamrane est encore plus violent dans la discussion qu'il ne l'est lui-même. «Et Messali, il marche avec vous?
    - Non ! au contraire. »
    Ouamrane, qui a une confiance absolue en Abane, lui explique leurs démêlés avec Messali, l'équivoque que celui-ci entretient dans l'esprit du peuple, il donne aussi tous les noms de ceux qui ont créé cette troisième force entre les deux fractions du parti et qui ont déclenché l'action armée.
    «Je suis d'accord avec vous, dit Abane. Je suis des vôtres.
    - Je t'annonce, dit Ouamrane, que toi et le Dr. Lamine vous avez été admis d'office comme membres de l'organisation collégiale qui groupe les six de l'intérieur et les trois du Caire. Pour l'instant, on n'a aucune nouvelle de ceux du Caire ni de Boudiaf qui les a rejoints. Et on est coupé de l'Aurès et du Constantinois. On sait seulement par les journaux que Ben Boulaïd a été arrêté en Tunisie. Il devait essayer une liaison avec ceux de l'extérieur.
    - Et qu'est-ce qu'ils font, ceux-là, en Egypte ?
    - Ils doivent trouver des moyens financiers et des armes. Et aussi être nos porte-parole. Mais on attend toujours. Je crois qu'il faut que nous comptions sur nous-mêmes. Il faut tout organiser à Alger. L'essentiel, c'est que tu viennes.
    - Je suis prêt à partir tout de suite. J'ai approuvé la proclamation du 1er novembre. Il s'agit maintenant de mettre toutes ces belles paroles en application. Je t'accompagne à Alger.
    - Non! Moi, je continue la tournée d'inspection en Kabylie. Tu prends contact avec le groupe à la boulangerie Yacef, rue Marengo, dans la Casbah. Tu trouveras Krim et Bitat, et que Dieu te protège.»


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    1
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