• Un Yacef, pour redémarrer une capitale en panne!

    Yacef SaadiA la fin du mois de novembre 1954, Rabah Bitat, le chef de l'insurrection pour la zone algéroise, s'était retrouvé seul. Il n'avait pas fallu quinze jours à la police pour démanteler son réseau. Son adjoint, Zoubir Bouadjadj, était en prison avec tous les hommes des commandos d'Alger. C'était l'échec complet. Par chance, Bitat avait échappé aux rafles et aux descentes de police, mais il ne se faisait aucune illusion: il était recherché. Peut-être le système des surnoms protégerait-il son identité quelques semaines, mais pas plus. Il avait traversé une période de désespoir. Tant d'efforts pour rien. Seul l'Aurès de Ben Boulaïd préoccupait les Français, et Alger était calme. Bitat avait été humilié par le peu de bruit qu'avaient provoqué les «attentats» dans la capitale, par l'échec total des opérations dans l'Algérois. La répression qui avait suivi fit de lui un homme solitaire et traqué. Heureusement, après quelques semaines, le hasard l'avait servi. Se réfugiant chez un ami commerçant pour passer une nuit au calme, il lui avait parlé d'un certain Yacef que Bouadjadj lui avait recommandé avant le 1er novembre. L'homme n'avait pas participé au 1er novembre. Il était là «en réserve» avait dit Bouadjadj.
    «Mais je crois bien le connaître ton Yacef, dit le commerçant, c'est Saadi, le fils d'un boulanger de la rue des Abderames, dans la Casbah. Tu veux le voir?
    - Oui, mais ne lui dis pas mon nom.»
    Tout de suite, Yacef avait logé Bitat chez lui, rue des Abderames dans la basse Casbah. Il lui avait fait bonne impression, mais Bitat, homme réfléchi et posé, craignait la fougue du jeune homme. Yacef lui rappelait son adjoint Bouadjadj. Même passion pour le football, même désir de «tout casser», même enthousiasme qu'il faut freiner, même façon de «rouler des mécaniques» devant les filles. Yacef se savait beau garçon. Mais maintenant, la révolution passait avant tout. Avec confiance, sachant que Bitat était un homme du Front -bien qu'ignorant son rôle exact-, Yacef lui avait raconté comment Bouadjadj l'avait recruté. Comment il avait constitué à la Casbah une petite équipe de douze hommes sûrs, prêts à combattre.
    «On me contactera, je connais le nom de celui qui doit le faire, dit Yacef, je te ferai profiter de là liaison.
    - Ce ne serait pas Si Mohamed, ton contact ?» Yacef regarda Bitat, stupéfait:
    « Oui, comment le sais-tu?
    - Si Mohamed, c'est moi. Champion (c'était le surnom de Bouadjadj) t'avait signalé dans ses rapports et je cherche à te contacter depuis longtemps. Malheureusement, je ne savais où te joindre.»
    La joie des retrouvailles passée, les deux hommes avaient fait le bilan: il était catastrophique. Pas d'ARMES. Pas d'ARGENT. Pas de CONTACTS. A Alger, il fallait repartir de zéro. Chez Yacef, Bitat était à l'abri. Le jeune homme n'était pas fiché par la police et n'était pas compromis dans le «complot de la Toussaint». La famille Yacef possédait un bains-douches et une boulangerie, rue Marengo, qui lui assuraient une existence aisée. Elle était honorablement connue.
    «Chez nous tu seras tranquille, fît remarquer Yacef, nous allons pouvoir mettre la révolution en marche. Et le magasin sera pour nous une merveilleuse couverture: on ne distinguera jamais ceux qui viennent nous voir des acheteurs quotidiens.
    - Oui, mais comment sais-tu que tu n'es pas fiché?
    - J'ai un ami dans la police. Il s'appelle Paul Souci, il est inspecteur, mais joue au foot avec moi. Et il me raconte tout ce qui se passe.
    - Il sait ce que tu fais ? s'inquiéta Bitat.
    - Jamais de la vie! On ne parle que foot et filles. Et il rigole toujours avec moi en me disant: "Toi, tu ne penses qu'à ça. Si ces crétins du 1er novembre avaient fait comme toi, ils n'en seraient pas là !" »
    Rassuré par la qualité de sa «planque» et sur celui que le sort lui fournissait comme adjoint, Rabah Bitat tenta de renouer le fil brisé par la répression. Il fallait rétablir le contact avec les cinq régions : Algérois, Aurès, Constantinois, Kabylie et Oranais, dont il ne savait rien. La première mission de Yacef fut de retrouver la trace de Souidani Boudjema, l'homme de confiance de Bitat dans l'Algérois. Il le retrouva à Boufarik.
    «Pourquoi Si Mohamed n'est pas venu lui-même? demanda Souidani méfiant.
    - Il est recherché dans tout Alger, tout le monde sait même qu'il s'appelle Rabah Bitat!»
    Le jeu des surnoms n'avait pas protégé longtemps le chef algérois. Souidani révéla à Yacef qu'il était parvenu à garder le contact avec la zone 3 et la zone 5, c'est-à-dire la Kabylie et l'Oranais.
    «C'est à Alger que la répression a été la plus efficace, ajouta Souidani, d'ailleurs il ne faut pas vous endormir. Vous devez prendre des précautions. A ce propos, j'ai deux amis qui vont l'accompagner jusqu'à Alger. Ils te garantiront des mauvaises rencontres et ainsi ils me rapporteront des nouvelles de Bitat lui-même!»
    Souidani prenait ses précautions. Habitué des complots -il avait été de l'O.S. en 1950-, il voulait vérifier ce que lui avait dit l'émissaire de Bitat. Yacef repartit vers Alger flanqué de deux hommes dont l'un au moins était armé. Lorsque Bitat les reçut, Yacef avait gagné ses premiers galons. Son entrée dans le Front était officielle. Il avait fait ses preuves!
    En sortant du 3, rue des Abderames, Rabah Bitat était inquiet. Jusque-là, il avait vécu terré chez Yacef, mais aujourd'hui il lui fallait sortir. Les ruelles de la Casbah lui paraissaient hostiles; ce dédale de passages, ces escaliers gluants, ces gosses, cette foule affairée au milieu de laquelle Yacef se sentait à l'aise lui paraissaient comme autant de pièges. Bitat était un homme du Constantinois, un paysan, et à Alger il se sentait perdu. S'il n'avait pas eu la chance de trouver Yacef! Un gosse le bouscula et Bitat rata une marche, il faillit s'étaler. Une demi-douzaine de jeunes gars qui jouaient au tchic-tchic dans l'encoignure d'une porte le regardèrent en riant. Qui sait si, parmi tous ces maquereaux, ces putains, ces indicateurs de toute sorte dont la Casbah grouille, on n'allait pas le reconnaître ? Place du Gouvernement, Bitat prit un taxi qui le déposa à Hussein-Dey. Il devait rencontrer le sergent Ouamrane, qu'il n'avait pas revu depuis le 1er novembre.
    La veille, Belkacem Areski, le boucher de la rue de Polignac, celui qu'on appelait Areski le Maquis, avait vu arriver l'adjoint de Krim affublé d'une djellaba crasseuse et d'un turban lâche.

    Ouamrane lui annonça qu'il descendait du maquis pour rétablir le contact avec Alger.
    « omment ça va ici ? avait demandé le sergent.
    - Comme ça. Plutôt mal. Il ne reste que Bitat en liberté... Et il est paumé !»
    Lorsque Ouamrane vit Bitat, à Hussein-Dey, il s'aperçut qu'Areski le Maquis n'avait pas exagéré.
    «L'organisation a disparu à Alger, dit le chef algérois, je suis actuellement planqué chez un jeune de la Casbah: Yacef Saadi. C'est la catastrophe. Pas d'argent. Pas d'armes. J'ai juste un contact avec Souidani à Blida. Lui non plus n'a pas d'argent. Les quelques gars qui nous restent sont sur le point de se rallier aux Français!»
    C'était encore pire qu'en Kabylie. Même si la vie quotidienne était plus facile à Alger, le moral y était à zéro.
    « L'important, dit Ouamrane, c'est de trouver de l'argent. Moi, j'en ai un peu.
    - Peux-tu m'en donner? Pour l'instant je vis comme un mendiant aux crochets de Yacef.
    - Oui, voilà je t'avance 100 000 F. Mais il faut trouver des fonds sans quoi nous ne pourrons jamais refaire surface. »
    Il n'était pas question pour le Front de libération nationale,  totalement inconnu, d'«imposer» qui que ce soit. Ouamrane décida Bitat à «faire la quête».
    «Il faut convaincre tous ceux que nous connaissons, assura-t-il, même s'ils ne viennent pas avec nous à la révolution, il faut qu'ils nous aident financièrement.»
    Ouamrane, Bitat et Areski commencèrent une tournée «d'information et de quête». La fraction de la population favorable aux idées nationalistes était entièrement aux mains des messalistes. Messali Hadj, qui avait transformé le M.T.L.D. en M.N.A., fin 1954, poursuivait, grâce aux cellules implantées dans la capitale et en Kabylie, sa campagne d'intoxication : la révolution du 1er novembre, c'étaient lui. et le M.N.A. qui l'avaient déclenchée. La preuve? Les Français avaient emprisonné 2 000 militants du M.T.L.D.
    Avec une patience extraordinaire, Ouamrane et ses compagnons entreprirent la publicité du F.L.N. à Alger. Ils firent d'abord le porte-à-porte de tous les commerçants qu'ils connaissaient, restaurateurs, gargotiers, épiciers: Allouane Ali, Bouassem, Akli Sai'd et bien d'autres y allèrent de leurs quelques billets.
    Ouamrane et Areski le Maquis réussirent leur premier coup important auprès d'un gros limonadier, Youssef Ahmoud Boualem. Enthousiaste, celui-ci versa un premier acompte de 500.000 F ! «Et je continuerai !» promit-il.
    Yacef de son côté déployait une activité débordante. Le contact avec Ouamrane avait été excellent. Le sergent à la grosse tête, comme on l'appelait, avait « désossé », de ses petits yeux vifs et malins, le jeune boulanger.
    «Celui-là, il faudra le tenir, confia-t-il à Bitat, mais ce sera un dur...»
    Depuis, il habitait lui aussi rue des Abderames. Le grouillement de la Casbah, l'incessant va-et-vient entre les bains-douches et la boulangerie de Yacef, les multiples ruelles qui s'ouvraient de tous côtés, les terrasses qui communiquaient, paraissaient au rusé maquisard présenter toutes les garanties de sécurité.
    A Alger, on reprenait confiance. La tournée des commerçants avait rapporté 700.000 F. Yacef avait confié à Ouamrane et à Bitat ses économies : également 700.000 F. Une fortune! En outre, il avait présenté à ses chefs une recrue de choix : son propre beau-frère, H'Didouche. Non seulement celui-ci était épicier aisé, mais il était président de l'Union des commerçants de légumes.
    « Je pourrai trouver des sympathisants qui nous aideront », assura-t-il.
    Ouamrane pensa aussi que, rapidement, on pourrait «imposer» ces mandataires aux halles et ces riches commerçants musulmans. De gré ou de force. Mais il était encore trop tôt. Il fallait structurer la ville. Contacter et amener au mouvement des recrues efficaces.
    Une des premières fut Ghermoul. C'est Yacef qui l'amena. Inspecteur aux tramways algériens, Ghermoul fut le premier syndicaliste à faire à Alger de la propagande F.L.N. en milieu ouvrier et à ramasser des cotisations. Mais où trouver encore de l'argent ?
    « Le M.N.A. pourrait peut-être nous aider financièrement ? proposa Yacef. Ils sont riches !
    - Pas question, coupa sèchement Ouamrane. Ce sont des traîtres et il faut les considérer en ennemis. Pensez plutôt à contrecarrer leur propagande et à expliquer que la révolution, la vraie, ne se fera que grâce au F.L.N. et à l'A.L.N. »
    Mais l'idée du jeune Yacef n'était pas si stupide.


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  • Commentaires

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