• Krim, Amirouche, Rencontre ultime pour un futur chef légendaire de la Kabylie

    Colonel Amirouche, Le Lion de la Soummam, chef de la wilaya IIIEn mars 1955, Krim Belkacem avait besoin de se replonger dans les problèmes de sa région (La Kabylie). La mise en place d'un réseau à Alger lui avait demandé beaucoup trop de temps. Son bras droit Ouamrane était maintenant chef de l'Algérois (Après l'Arestation de Rabah Bitat), il avait donc dû donner des responsabilités accrues à certains chefs de zone qui depuis le 1er novembre avaient fait leurs preuves, mais il ne tenait pas à leur laisser la bride sur le cou car leurs caractères étaient loin d'être faciles.

    Au premier rang de ces hommes se détachait Amirouche, un montagnard de vingt-neuf ans, un sac d'os d'un mètre quatre-vingts, sec et noueux, infatigable. Un visage creusé, des yeux marron très écartés. Longtemps il avait porté la barbe, puis l'avait rasée, ne gardant qu'une large moustache. Il avait quitté son village de Tasseft-Ouaguemoune, dans les Ouacif, en plein Djurdjura, pour travailler à Paris où il avait milité dans les rangs du M.T.L.D. Puis, plus préoccupé de problèmes religieux que de politique, il avait rejoint les rangs des Oulémas réformistes. Sa famille était aisée, intellectuelle, on lisait chez les Ait Hamouda -son véritable nom-, mais il n'avait pas poursuivi d'études. Il était simplement lettré, comme on dit dans les fiches de police, et son intelligence lui permettait d'assimiler et d'analyser une situation.

    Alors, après le 1er novembre 1954, il avait compris. Paris ne l'intéressait plus. Il avait regagné les Ouacif et décidé d'apporter sa contribution à la lutte entreprise.

    En décembre 1954, on avait signalé à Krim qu'un certain Ami­rouche avait pris de sa propre initiative le commandement de la région de Michelet, après la mort de son chef Amar N'Ait Cheikh. Krim n'en avait jamais entendu parler. «C'est, lui dit-on, un élément dangereux qui n'appartiendrait ni au F.L.N. ni au M.N.A. de Messali. Un élément douteux mais rusé et d'une grande autorité.»

    Bref un type capable de lever une bande et de mener la «révolution» pour son propre compte! Krim prit connaissance de ces rapports à Fort-National, près de Michelet. Il était en tournée de contrôle et décida de tirer l'affaire au clair. Il installa son P.C. à Illiten, dans des gorges, sur les hauteurs du Djurdjura, et dépêcha à cet Amirouche un agent de liaison avec «ordre de se présenter immédiatement». Krim avait pris ses précautions. En tournée il était accompagné de trois hommes et avait toujours avec lui le chef local de la région traversée avec son escorte de quatre hommes. Il calcula qu'il fallait environ huit heures de marche pour venir des Ouacif à son P.C. d'Illiten. Il mit en place ses huit hommes armés, ensuite on envisagerait. Amirouche arrive avec quatre heures d'avance ! C'était un marcheur infatigable, capable d'abattre soixante-dix kilomètres dans sa journée! Il se présenta à Krim et les deux hommes se regardèrent fixement. .

    Krim, qui avait une grande habitude des hommes de la montagne, le jugea très rapidement. Un dur, décidé, réceptif, tranchant, impitoyable. Il fallait se l'attacher ou le suppri­mer. Krim l'attaqua sans délai :

    « On m'a signalé que tu as pris de toi-même le commandement de la région de Michelet à la mort de ton chef. Je sais aussi que tu as ramassé de l'argent, que tu as récupéré des armes, que tu as recruté et formé des groupes. Mais tout cela sans ordre supérieur. Voilà pourquoi je t'ai convoqué. Dis-moi d'abord combien tu as d'hommes, quelles sont tes finances et les raisons que tu as pu invoquer pour accaparer le pouvoir régional. Je t'écoute.»

    Amirouche avait subi l'interrogatoire sans broncher. Mais Krim le voyait tendu, crispé. L'homme était pourtant courageux. Il répondit avec une grande franchise :

    « En effet, mon chef de région est tombé. J'ai vu les hommes désorientés, sans contacts. Alors plutôt que de les laisser repartir ou les voir vivre dans l'anarchie, je les ai pris en main en attendant ton arrivée. Je n'avais aucun pouvoir, aucun contact avec vous, mais je pensais que -malgré la mort du chef- si le groupe continuait la lutte, vous nous contacteriez. C'est l'intérêt de la lutte qui m'a guidé et non autre chose. D'ailleurs je suis à tes ordres. »

    Et il donna à Krim, éberlué, des comptes rendus d'activité très bien rédigés d'une petite écriture fine, avec le nom des hommes, les comptes financiers au centime près. Il n'y avait pas d'équivoque. Krim le jugea ferme, décidé, mais obéissant et remarquablement organisé. Il avait fait preuve de qualités de chef extraordinaires.

    «Bien, conclut Krim, secrètement enchanté des qualités de la nouvelle recrue, reposons-nous. Tu as fait une longue marche. Tu auras des instructions après. »

    Le lendemain, Krim avait pris une décision importante. Il expliqua à Amirouche qu'il n'était pas indiqué d'être responsable d'une région dont on était originaire, et ce, pour des raisons élémentaires de sécurité.

    « Je te confie une mission beaucoup plus importante. Tu vas partir avec dix hommes que tu choisiras parmi les meilleurs dans la région qui va de Sidi-Aïch à Bouira, c'est-à-dire toute la vallée de la Soummam, et tu pousseras en direction du Constantinois dont nous sommes coupés. Tu es investi du pouvoir de créer des groupes armés. Maintenant, écoute et note : tu dois appliquer strictement les règles d'implantation du F.L.N. :

    « 1° Avant de pénétrer dans une région, y créer militairement le F.L.N. ;

    « 2° Avoir des liaisons ;

    « 3° Choisir les militants les plus solides pour les faire entrer dans les groupes armés de l'A.L.N. ;

    « 4° Constituer les autres en délégués politiques de village ;

    « 5° Toujours entrer en liaison avec eux avant d'entrer dans le village ;

    « 6° Récupérer des armes auprès de la population qui en a certaine­ment caché ;

    « 7° Récupérer des armes sur l'armée française. »

    Telles furent les premières instructions données à celui qui deviendra un jour le successeur de Krim dans la wilaya 3 et dont le seul nom fera frémir et déployer les plus grandes opérations militaires en vue de sa capture.

    Naturellement Amirouche accepta. Il gardait l'initiative dans la région qu'on lui confiait. C'était, pour cet homme ambitieux, expéditif mais d'un courage extraordinaire, le plus important.

    Pourtant la mission n'était pas de tout repos. Au 1er novembre la population de la vallée de la Soummam avait été la plus réticente à suivre le mouvement. En outre, de forts partis de maquisards M.N.A. fidèles à Messali tentaient de s'y constituer.

    En six mois, Amirouche réussit à prendre toute sa région en main. Marcheur infatiguable, dur à la tâche -pour lui et pour ses hommes- il organisa un maquis «modèle». Il fixa son P.C. dans la région des Bibans, de l'autre côté du Djurdjura. Tant au point de vue collecte d'argent que recrutement d'hommes ou récupération d'armes, ses résultats dépassèrent tous ceux des autres chefs de zone. Buté, expéditif, mais d'un jugement sûr, ce montagnard fit montre d'une énergie peu commune dans l'action. Il imposa sa loi aux villages réticents, éliminant sans hésiter les opposants à la révolution, faisant égorger ou fusiller tout ceux qui se mettaient en travers de son chemin. Au mois de juillet, entre Bouira et Sidi-Aïch, tout le pays était acquis à la révolution, de gré ou de force. Adoré de ses hommes, Amirouche se mélangeait à leur troupe, portant une caisse de munitions, creusant des tranchées comme n'importe lequel de ses djounouds. Veuf depuis le début de 19561  , il n'a jamais chercher à refaire sa vie. Il épouse la cause national et devint le plus important chef de zone kabyle. Après six mois d'activité, Amirouche se trouvait à la tête de huit cents nommes parfaitement entraînés, bien équipés, d'une mobilité extrême. Huit cents maquisards fanatisés par la personnalité de leur chef. Une véritable armée que Krim allait lancer contre les unités françaises qui s'implantaient en Kabylie, et qui pourrait établir la liaison avec le Constantinois dont il n'avait aucune nouvelle depuis le 1er novembre.

    1. Djoudi ATTOUMI: Le Colonel Amirouche, entre légende et histoire, 2ème édition, Edition Ryma, 2004.

    Tags Tags : , , , , , , , , , ,
  • Commentaires

    1
    saidheb
    Dimanche 30 Octobre 2016 à 11:42
    Un nationaliste parfait, que dieu lui pardonne ses erreurs
    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :