• L'histoire d'une arrestation d'un historique, Rabah Bitat

    L'histoire d'une arrestation d'un historique, Rabah Bitat

    Le contact perdu avec Le Caire, Krim et Ouamrane pensaient bien le renouer ce mardi 15 mars. Les deux hommes venaient de débarquer de Kabylie appelés d'urgence par Bitat. Ils avaient pris le train a Palestro comme deux bons paysans qui «descendent» à Alger. Il était d'autant plus facile de passer inaperçu qu'un branle-bas de combat extraordinaire agitait la gare de Palestro : des éléments de tabors s'apprêtaient à partir renforcer le dispositif militaire de l'Aurès.

    Ouamrane était de mauvaise humeur :
    « Nous faire venir à Alger alors qu'on a tant à faire chez nous. Bitat et Abane ne peuvent pas se débrouiller tout seuls ?

    - Il semble qu'une liaison vienne d'arriver du Caire, le calma Krim. Tu te souviens de "Adjudant" -de son vrais nom Belhadj Djelali-. On avait pensé à lui avant le 1er novembre pour commander le Sud.
    - Oui. Je m'en souviens. Mais je me souviens aussi qu'on ne l'a pas fait parce qu'on n'avait pas confiance en lui. Il y a quelque chose de changé ?
    - Oui, il semble... »
    Arrivés à la gare de Hussein-Dey, les deux hommes étaient descendus. Ils avaient gagné Belcourt, puis la boutique d'un laitier dans la haute Casbah où devait se faire le contact avec Bitat.

    Bitat et Abane arrivèrent bientôt. à Alger les deux hommes se complétaient merveilleusement et semblaient faire un bon travail de réorganisation. Les quatre chefs du F.L.N. se saluèrent.
    « Voilà pourquoi je vous ai fait venir d'urgence, commença Bitat. J'ai eu un contact avec Djouden, l'Adjudant.
    - Et comment ? demanda Krim.
    - A la Casbah, c'est lui qui a cherché à nous joindre. » l'Adjudant, un responsable M.T.L.D. de Bouira, avait contacté certains nationalistes qu'il connaissait en disant :
    « Je voudrais voir Si Mohamed (Rabah Bitat), Sergent (Ouamrane) et Krim. »
    L'Adjudantn'avais aucun contact avec l'état-major F.L.N. d'Alger et avait été ç la recherche, supposant que sa demande arriverait aux oreilles de Bitat. Ce qui n'avait pas manqué.
    « Cela nous a paru bizarre, dit Abane prévenant une question qu'allait poser Krim, il ne prenait guère de précautions. Mais à la Casbah et en s'adressant à certains hommes, comme il l'a fait, il ne risquait pas grand-chose. »
    Bitat avait rencontré l'Adjudant. L'impression avait été favorable d'autant que Ben Boulaïd et Ben M'Hidi l'avaient proposé, quelques mois auparavant, pour prendre la direction d'un maquis dans le Sud.
    «Il revient de Tunis, poursuivit Bitat. Là, il a été en contact avec Ben Bella qui l'a chargé d'une mission.
    - Il avait une lettre ? demanda Ouamrane toujours méfiant.
    - Non, c'était trop risqué, nous a-t-il dit. Donc il a vu Ben Bella qui lui a expliqué que les moyens manquaient terriblement pour ravitailler les maquis, mais qu'il avait tout de même des armes et qu'il avait trouvé un moyen de les parachuter!
    - Les parachuter ?
    - Oui, et chez toi en particulier. En Kabylie où c'est à peu près calme. D'ailleurs il va vous expliquer cela lui-même. Je l'ai convoqué.
    - Ici ? s'étonna Abane.
    - Quelqu'un le conduira. J'ai pris mes précautions. » L'Adjudant arriva à l'heure dite, se montra enjoué, sûr de lui, convaincant. A nouveau il raconta son histoire. Le contact tunisien avec Ben Bella, le parachutage. Il sortit même une carte « scout » de la Kabylie.
    « Il faudrait que vous fixiez le point où le parachutage sera fait. »
    Krim qui au début avait trouvé cette histoire trop bien présentée, pensa-t-il, reprit confiance se reprochant même d'être trop méfiant. La désorganisation avait été telle qu'il ne fallait pas refuser le premier contact qu'on parvenait à renouer avec «ceux de l'extérieur», surtout lorsqu'il apportait de bonnes nouvelles.
    « Il faudra baliser le terrain, poursuivit l'Adjudant. Le mieux, pour ne pas se faire repérer des militaires, est de mettre les feux de balise dans des caisses. Ainsi on ne les verra que d'en haut. »
    Ouamrane apprécia l'initiative de l'Adjudant. Celui-ci apportait encore des détails, donnait des gages de sa sincérité, tenait à convaincre ses interlocuteurs.
    «Ma femme est polonaise, expliqua-t-il. Elle vit à l'hôtel du Muguet. Moi, je suis prêt à me mettre à votre disposition pour vous aider à trouver et à acheminer des armes venant de l'extérieur. Ce que je vous demande, c'est d'assurer la vie de ma femme. Si vous pouviez lui fournir à peu près 30 000 F par mois...»
    Tout était réglé. L'Adjudant adopté. On décida de se retrouver une semaine plus tard pour que Krim puisse communiquer le lieu exact choisi pour le parachutage.
    « Tu passeras mardi matin chez le tailleur de la rue du Vieux-Palais, près du café Malakoff, précisa Abane. On te donnera l'endroit du rendez-vous.»
    Les cinq hommes se séparèrent, enchantés de cette réunion dont le résultat pouvait apporter à la révolution une aide appréciable.
    Ouamrane regagna la Kabylie.
    Le lundi 21 mars, Driss Amar, un émissaire d'Ouamrane, arriva vers 20 heures à Alger. Il contacta tout de suite Krim au sixième étage de la rue Marengo chez Laskri Hocine, le camionneur qui l'hébergait. Il apportait le lieu choisi pour le parachutage, compte tenu de l'implantation militaire en Kabylie et de l'importance des déplacements de troupes. Puis les deux hommes passèrent à l'étude des différents problèmes qui se posaient en Kabylie. Ils travaillèrent toute la nuit car Driss Amar devait regagner son poste le lendemain matin. Krim pensa qu'il devrait lui aussi repartir assez vite. Mais il voulait qu'Abane soit parfaitement au courant avant de le laisser seul avec Bitat.
    Le mardi matin, Krim apporta à Bitat, dans l'appartement des Tagarins, une carte où le lieu du parachutage était marqué d'une croix. Il en garda le double.
    « Où vas-tu rencontrer l'Adjudant ? demanda Krim.
    - A la Casbah, dans le petit café au coin des rues Henri-Rivière et du Rempart-Médée. Je fais prévenir le tailleur pour donner le lieu de rendez-vous. Ce sera à 11 heures. Tu viendras avec moi?
    - Non ? Je n'ai pas dormi de la nuit. J'ai travaillé. Je vais essayer de me reposer. Vas-y seul. On n'a pas besoin d'être à deux pour remettre une carte.
    - Oui, tu as raison. »
    Bitat qui s'était familiarisé avec Alger et qui avait repris confiance décida de «faire une tournée» dans Alger. Il verrait Yacef et quelques-uns de ses hommes.
    « Je m'en vais. Abane doit revenir vers midi et demi. »
    Krim sommeillait déjà.
    L'Adjudant descendit en sifflotant boulevard Gambetta. Pourtant, il n'avait pas le cœur à siffler. Il jouait gros. Tout à l'heure, en sortant de chez le petit tailleur, il s'était arrêté, dans la foule de la place du Gouvernement, près d'un Européen absorbé dans la contemplation des livres exposés au kiosque à journaux.
    « Ce sera à 11 heures, dans le café au coin de la rue Rivière et de la rue Rempart-Médée », lui avait-il glissé à mi-voix. Puis il avait poursuivi son chemin, remontant vers les tournants Rovigo. Le commissaire Loffredo avait immédiatement prévenu Gonzalès, le nouveau patron des R.G. :
    « Ça y est, on tient Krim et Bitat! et Avec un peu de chance, les quatre seront là. Avec une opération comme celle-là tous nos ennuis seront terminés, la rébellion écrasée dans l'œuf ! »
    L'Adjudant s'assit à l'une des trois tables poisseuses qui constituaient la « terrasse » du café.
    « Alors, Adjudant, ça va ? »
    Djouden sursauta. Bitat était devant lui, souriant. Il lui serra la main. « Tu es seul?
    - Oui. Mais j'ai tout ce qu'il te faut. »
    Après avoir commandé deux thés, les deux hommes bavardèrent à mi-voix. Bitat expliqua le choix du lieu et passa la carte à l'Adjudant.
    « Bon, je vais m'en aller, dit Bitat. Il n'est jamais prudent de rester trop longtemps au même endroit. C'est la règle.»
    L'Adjudant se sentit pâlir. Mais qu'est-ce qu'ils foutaient, les flics? Ils attendaient peut-être les autres. Et ils allaient perdre tout le monde! L'indicateur fit un mouvement pour se lever. Un coup de sifflet retentit. De toutes parts, et surgirent des inspecteurs, pistolet au poing.
    « Les mains en l'air, ne résistez pas. Vous êtes encerclés. »
    En un instant, Bitat eut les mains jointes par les menottes.
    « Allez, toi, en route. » Bitat eut un regard pour l'Adjudant dont les policiers semblaient se désintéresser. Celui-ci se détourna.

    La première partie de la mission était accomplie. Il s'agissait maintenant d'avoir les autres! Discrètement, il s'écarta du groupe armé.
    Yacef était essoufflé lorsqu'il arriva dans l'appartement des Tagarins.
    « Qu'est-ce qu'il t'arrive ? lui dit Krim.
    - Si Mohamed vient d'être arrêté par la police, le tailleur du Vieux Palais vient de me prévenir. L' Adjudant a réussi à s'échapper. Il nous donne rendez-vous à 14 heures au café du Mûrier à Belcourt.
    - Pas question, n'y va pas, toi! C'est suspect, cette histoire. Je n'ai pas du tout confiance en cet Adjudant. On va même filer d'ici. Bitat connaît cette cache puisqu'il y habite. Et il peut être torturé. Où peut-on aller?
    - Chez H'Didouche, mon beau-frère.
    - Laisse un agent de liaison dans les parages pour prévenir Abane qui ne doit pas tarder. Qu'il aille se cacher rue de Chartres. Il connaît. »
    Chez H'Didouche il y avait le beau-père de Yacef.
    «Tout Alger te recherche, dit-il à Krim. J'étais au café Malakoff, la porte à côté de chez Aïssa, le tailleur, quand la police est arrivée. Un flic lui a dit : "Allez, tu es fait. Et ton ami Krim, on le tient. Il va te rejoindre. En prison. Dans une demi-heure, il sera dans un café de Belcourt. Au Mûrier. Tu vois, on sait tout. Alors il ne te reste pas grand-chose à raconter, mais tu vas le faire tout de même."Et ils l'ont emmené.»
    Krim et Yacef avaient compris. Seul l'Adjudant connaissait le rendez-vous. C'est lui qui avait «vendu» tout le monde. A Alger l'alerte était donnée. La police voulait Krim. Les recherches étaient concentrées sur la Casbah. Des barrages établis en ville et sur les routes. Krim devait regagner la Kabylie. « Qui peut me faire sortir d'ici ? demanda-t-il à Yacef.
    - Avec tous ces barrages ? Je ne vois que le douanier, s'il veut bien se mouiller.
    - Va me le chercher.»
    Une heure plus tard, le douanier était là. C'était un Kabyle qui connaissait bien Krim; jusque-là il n'avait pas participé activement à la révolution.
    «A tes ordres», dit-il à Krim.
    On lui expliqua la situation. Cette fois, devant le risque, il s'engagea. Le plan fut vite établi. En uniforme, le douanier kabyle, qui avait une voiture, partirait pour la Kabylie avec sa femme et ses gosses.
    « Moi je me cacherai derrière, ajouta Krim.
    - Oui, c'est possible, mais il faut que tu te déguises en femme, avec le voile et le haïk. Ça se passera peut-être bien.
    - Non. »
    Krim répondit brutalement. Yacef avait compris. «Tu ne vas pas risquer de te faire prendre pour une affaire aussi bête», lui dit-il.
    Soustelle, qui savait que Krim et d'autres venaient parfois à Alger déguisés en femmes, avait récemment nargué les chefs F.L.N. en mettant en doute leur virilité.
    « Ah ! de jolis chefs, de jolis hommes, avait dit en public le gouverneur général. Quels sont ces guerriers qui fuient le danger en se déguisant en femmes? »
    Yacef insista :
    «C'est ridicule. On s'en fout de Soustelle. Ce qu'il faut c'est que tu sortes de là!»
    Krim se rendit à leurs arguments. Un haïk de la famille Yacef fit l'affaire. Sous le voile blanc, Krim étreignit sa mitraillette. En un instant le douanier fit descendre sa femme, voilée elle aussi, et trois gosses. Tout le monde portait des couffins avec des conserves, de la nourriture, des fruits. Le douanier avait raflé tout ce qu'il y avait dans le garde-manger. Il installa sa femme auprès de lui avec un enfant en bas âge. Krim empêtré dans ses voiles se place à l'arrière de la voiture auprès de deux autres gosses. Chacun avait un couffin sur les genoux. Krim se donna un peu d'aisance pour pouvoir, le cas échéant, se servir de la MAT. En route, l'uniforme du douanier, sa carte professionnelle, la famille, les couffins firent merveille. Tous les barrages furent passés sans encombre et la voiture prit le chemin de la Kabylie. Krim n'avait pas ouvert la bouche. La femme non plus. Il n'est pas d'usage en Algérie qu'une femme questionne son mari sur ses décisions!


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  • Commentaires

    1
    Dimanche 13 Mai 2012 à 17:47

    Article intéressant sur cet homme d'un grand dévouement pour notre pays !

    malheureusement ceux qui ont hérité de la responsabilité ont conduit ce derniers vers l'abime !

    2
    Dimanche 13 Mai 2012 à 18:41

    exactement, Aït Hamza, vous avez raison!!

    3
    Ali Zine
    Dimanche 23 Mars 2014 à 15:02

    Confusion impardonnable entre Belhadj Djilali dit Kobus et Slimane Djoudène. Deux personnes qui ne se sont jamais rencontrées. Récit sans  source, crédibilité incertaine

    4
    Dimanche 23 Mars 2014 à 20:41

    Djoudéne est un surnom m. Ali est non pas un nom, la source? c'est un témoignage de Krim Belkacem a un journaliste français!! merci!!

    5
    Mercredi 17 Août 2016 à 04:46

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