• Quand Abane -Le Robespierre Algérien- met la main à la pâte

    Abane RamdaneAprès l'arrestation de Rabah Bitat, Ouamrane, fut chargé de l'Algérois, il avait effectué sa dernière tournée en Kabylie. Il quittait le pays dont il connaissait toutes les montagnes, la moindre vallée, la totalité des responsables, pour créer de toutes pièces une nouvelle région: l'Algérois. Cette dernière tournée était celle des adieux. Ouamrane, second de Krim, devenait le premier dans l'Algérois. Les Kabyles débordaient. Krim, Ouamrane, Abane, tous Kabyles tenaient à eux trois tout le centre de l'Algérie dont ils avaient bien l'intention de faire une zone-pilote de la révolution. Lors de cette dernière tournée, Ouamrane avait rencontré à Igoufaf, près de Michelet, un militant de la première heure, Fernan Hanafi, responsable politico-militaire de Michelet-Fort-National. L'homme était très malade, très affaibli. « Tu vas venir à Alger, ordonna Ouamrane. On va te soigner. Nous en avons maintenant la possibilité. » Les deux hommes se mirent en route, toujours à pied, vers Souk-el-Haad, la station de chemin de fer favorite des clandestins kabyles pour venir sur Alger. Ils descendirent à Hussein-Dey et se rendirent chez l'un de leurs contacts algérois, Ouabri Amar, pour rencontrer Abane.

    Un agent de liaison prévint Ouamrane qu'il devait se rendre dans un autre magasin de là même rue: « Chez Sirir Mohamed Seghir, le crémier, précisa-t-il. Lui vous conduira à Abane.» Le nouveau chef d'Alger prenait ses précautions. Mentalement, Ouamrane l'approuva.

    «Pourquoi tous ces rendez-vous? demanda Hanafi.

    - Il y a de plus en plus de rafles, de contrôles de police, expliqua l'agent de liaison. Alors, faites attention. Je vous laisse. Ma mission est terminée.»

    Ouamrane et Hanafi vérifièrent leur pistolet, et se mirent en route. Le crémier était fermé. Au bout d'une heure, Ouamrane perdit patience. « Viens, dit-il à son compagnon, on va aller à la Casbah. Là, je saurai bien trouver Abane. »

    « Papiers ! »

    Ouamrane et Hanafi stoppèrent net et se retournèrent. Les deux gardiens de la paix qui faisaient leur ronde au Ruisseau n'eurent pas le temps d'esquisser un geste de défense. Hanafi tira à bout portant sur un des agents qui s'écroula sur le trottoir. Ouamrane manqua le second.

    « Filons! Chacun pour soi!» Ouamrane prit à gauche vers Hussein-Dey. Il entendit un nouveau coup de feu claquer. L'agent tirait sur les fuyards. Il sembla à Ouamrane que Hanafi trébuchait mais il n'y prit pas garde. Il fallait quitter rapidement ce quartier. Sur le trottoir, l'autre agent de police, ne bougeait plus. C'était le premier policier abattu à Alger depuis le début de la révolution.

    Abane Ramdane était furieux. L'annonce de l'accrochage avec les policiers avait provoqué chez lui une de ces violentes colères que ses compagnons découvraient avec étonnement.

    « On a besoin de calme à Alger, criait-il, on doit tout organiser de la façon la plus discrète possible et voilà que ces fous se croient à Chicago !

    - Mais ils ne pouvaient faire autrement, répliqua Laskri Hocine, le camionneur de la rue Marengo. Et Hanafi a été touché au ventre. Il est mort chez moi. » Abane se calma.

    Bien sûr, Hanafi était mort. Ouamrane avait transporté le corps de son vieux camarade jusqu'à Bouinan, dans l'Algérois, pour l'enterrer décemment.

    « Encore une erreur, maugréa Abane. Si les gendarmes avaient arrêté le camion, c'en était fait d'Ouamrane! Quand on fait la révolution, on ne fait pas de sentiments. Même avec les amis ! »

    L'incident avec les policiers avait déclenché dans la capitale des mesures de contrôle qui ne facilitaient pas le travail de structuration auquel se livrait Abane. Depuis l'arrestation de Bitat, les trois Kabyles avaient pris la décision de placer Alger sous l'autorité d'Abane qui devrait implanter politiquement le F.L.N. tandis que Krim et Ouamrane s'occuperaient de la question purement militaire.

    Krim gardait la direction totale de la zone 3 (Kabylie) et Ouamrane celle de la zone 4 (Algérois). En outre Abane devait rétablir les liaisons avec le Constantinois, l'Aurès et l'Oranie.

    Dès son installation à Alger, Abane Ramdane se révèle comme un homme exceptionnel, intransigeant. Il veut tout voir, tout savoir. Il interroge tout le monde, des chefs kabyles au plus modeste militant de l'équipe de Yacef, sur la façon dont, avant le 1er novembre, la révolution a été déclenchée. Sur les buts. Sur les moyens. C'est le premier intellectuel de la révolution. Jusque-là, tout a été mené par des montagnards, des paysans, pleins de courage certes, mais à la culture politique plus que sommaire.

    Politiquement, tout est à faire. Il faut créer une organisation. Au cours de ses premières conversations avec Krim et Ouamrane, Abane critiqua violemment ceux de l'extérieur. « Cette décentralisation du pouvoir est une sottise, dit-il, d'autant que leur participation à la révolution est des plus modestes. On ne reçoit ni armes ni argent du Caire.

    - Bien sûr, admit Krim, mais on a besoin d'eux. Tu le constateras, toi-même, on manque de cadres, d'hommes cultivés politiquement. Nous-mêmes avons besoin de participer à l'action en Kabylie, dans l'Algérois. Nous n'aurions jamais obtenu d'Alger le résultat qu'Ait Ahmed et Yazid ont obtenu à Bandoeng.

    - En tout cas, il n'est pas question que la révolution soit dirigée de l'extérieur. Il faut qu'ici nous nous partagions le travail. »

    Sur ce point tous étaient d'accord.

    Ce petit homme à l'activité débordante entendait prendre les choses en main. Sa rapidité de pensée, de jugement, sa faculté d'analyse, sa culture politique étendue impressionna fort les chefs kabyles. «J'ai connu pas mal d'intellectuels, dira Ouamrane, mais Abane était remarquablement intelligent. C'était en outre un homme simple, d'une sincérité absolue. Il n'aimait ni s'habiller ni avoir de l'argent. La seule chose qui lui importait était l'unité nationale. Il était décidé à l'obtenir par tous les moyens. Et c'est cela qui a choqué beaucoup de militants. Il était violent, brutal, radical et expéditif dans ses décisions. Il ne savait pas "mettre de gants". On discutait ensemble très violemment. On s'insultait mais j'ai découvert rapidement que lorsqu'il soumettait un compte rendu politique et moi un rapport militaire, on avait employé deux méthodes qui s'accordaient, et procédaient du même esprit. II disait toujours : "Messieurs, regardez et jugez". Ça ne l'empêchait pas ensuite d'insulter tous ceux qui s'opposaient à son projet. »

    Krim, lui, reconnaissait la grande valeur intellectuelle de l'homme qu'il avait amené à la révolution, mais il était un peu agacé par ce qu'il considérait à juste titre comme un sentiment de supériorité. Krim plus rusé, plus intelligent que Bou Karou -Ouamrane-, ne partageait pas l'admiration un peu naïve que son ancien lieutenant portait à celui qui s'annonçait comme le Robespierre de cette révolution que les montagnards de l'Aurès et de la Kabylie avaient déclenchée. Il avait de l'admiration, un peu d'envie aussi pour les qualités intellectuelles d'Abane mais il sentait déjà la volonté qu'il avait de tout centraliser. Entre ses mains. Et Krim, qui « tenait le maquis » depuis sept ans, n'avait pas l'intention de jouer à «la tête et les jambes, avec Abane». Surtout si c'était Abane la tête.

    Abane se rendit très vite compte de la situation. Ce n'était pas encore de l'antagonisme, mais déjà une certaine réticence qui l'opposait à ceux des maquis. Ils avaient déclenché la révolution avec leur seule foi, c'était un fait, mais il fallait maintenant dépasser ce stade affectif artisanal car jusque-là les résultats n'avaient pas été fameux ! Organiser le F.L.N. et prendre la population en main tels étaient les deux objectifs majeurs. Le premier souci d'Abane fut de faire connaître le Front et son action à la population. Dans le bled, dans les djebels, les maquisards faisaient du porte-à-porte de mechta en mechta, de douar en douar ; en ville, Abane entreprit une campagne d'information par tracts. Jusque-là, cette forme d'action avait été tout à fait négligée. Le F.L.N. manquait des plumes nécessaires à la rédaction des tracts. Dès son installation à Alger, Abane rédigea, dans l'appartement de Rachid Amara, le premier grand tract qui devait signaler au peuple l'importance du F.L.N. et aux autorités que ce mouvement se structurait, prenait une forme plus élaborée. Le combat sur le terrain continuait, allait s'intensifier, mais le combat intellectuel, la formation politique des hommes de la révolution ne faisait que commencer. Il fallait que les Français le sachent.

    Lorsque le tract circula à Alger, ce fut la stupéfaction. C'était la première fois qu'on disait de telles choses, la première fois qu'on s'adressait au peuple. La proclamation du 1er novembre était un peu passée inaperçue et, depuis, la propagande française et la presse avaient persuadé les villes que cette « rébellion » était le fait de bandits éparpillés.

    Abane avait eu du mal à rédiger ce tract. Il fallait qu'il soit clair, simple, assez bref, qu'il explique, qu'il soit convaincant. Il fallait qu'il frappe l'imagination populaire et qu'il séduise aussi les jeunes intellectuels, l'élite algérienne, qu'Abane voulait amener à la révolution.

    Lorsque les services de renseignements du Gouvernement général reçurent le tract envoyé par un de leurs indicateurs de la Casbah, Henri-Paul Eydoux pensa que « quelque chose avait changé dans la direction de la rébellion ». « Ils sont en train de s'étoffer, confia-t-il, il va falloir ouvrir l'œil !»


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  • Commentaires

    1
    DAHMANE
    Vendredi 20 Avril 2012 à 08:54

    MIS A L'ECART A CE  JOUR. GRAND EST ABANE

    2
    Vendredi 20 Avril 2012 à 10:38

    un soleil ne s’éclipse jamais éternellement, repose en paix!!

    3
    Mercredi 26 Décembre 2012 à 22:43

    Bonjour !

     

    C'est bien de parler des intellectuels révolutionnaires car ce n'est pas seulement avec la mitraillette que se fait la guerre.

    Pourriez-vous chercher et retrouver pour les publier ensuite les photos des postes militaires avancés comme Merdj Medjaja, Guenzet, Beni-Hafed, Beni-Ourtilane, Bouhamza, Tamokra et El-Maïn notamment les images des scènes de vies civiles ?

     

    Merci !

    4
    Mercredi 26 Décembre 2012 à 22:44

    Erreur de saisie, lire : Merdj Medjana.

    5
    Jeudi 27 Décembre 2012 à 09:29

    ALditAs, sa sera fait le plustôt possible, je vous invite a vous inscrire à la Newsletter, merci!!

    6
    Jeudi 27 Décembre 2012 à 10:50

    Bonjour Aziz3d !

    Merci beaucoup !

     

    Il y va de notre intérêt culturel commun si vous le faites. Et si vous voulez me lire sur mon blog voici l'adresse : 

    http://alas.blog.kazeo.com

    7
    Vendredi 28 Décembre 2012 à 10:34

    Très intéressent blog!!

    8
    Mercredi 26 Février 2014 à 19:58
    les kabyles de l algerie ont ete toujours a l avant garde des luttes pour la libertè gloire a nos martyres fernane hanafi abane ramdane ouamrane et krim qui ont declenchè la revolution algerienne
    9
    Mercredi 26 Février 2014 à 22:00

    Bonjour !

     

    Feux les martyrs de la première génération de la révolution algérienne étaient toutes et tous sortis de l'école française inspiré(e)s de la révolution française de 1789, de 1847 lancée par l'émir Abdelkader,  par lalla Fatma n'Soumer en 1852, de l'hadj Mohamed El Mokrani en 1871, des ouleds sidi cheikh vers 1880, du soulèvement des Aurès en 1912, de la première guerre mondiale 1914/18, de l'émir Khaled demandant l'égalité des droits, de hadj Abdelkader en 1924, des sagesses Ahmed Mostefa el alaoui en 1926, du soulèvement du Rif marocain par Abdelkrim El Khettabi lors de la crise de 1929, de l'éclatement de la deuxième guerre mondiale en 1939/45 notamment des partisans du FFL révoltés contre l'occupation allemande de la France en 1942...

     

    Pour preuves les cotisations étaient versées en anciens francs français, les textes rédigés dans les deux langues arabe et française, les cachets (sceaux officiels) de la révolution algérienne fabriqués en français.

     

    L'Algérie est un grand pays. Seule l'opinion née après avait réduit un peu la conduite de sa gestion. Autrement dit, cette nation a de grandes chances d'être une puissance en mer Méditerranée par son intelligence déjà politiquement née lors du congrès de la Soummam tenu en pleine guerre le 20 Août 1956 et les textes des accords d'Evian.

     

    C'est mon point de vue personnel.

    10
    Vendredi 28 Février 2014 à 19:17

    on ne doit pas faire l amalgame entre une resistance et une revolution armèe qui est venue après un long combat de sensiblisation et de propagande ..de militantisme au sein des partis politiques qui revendiquaient les droits pour les citoyens et citoyennes algeriens ..la revolution et la guerre d algerie est venue après un long parcours ..mes parents et mes grands parents me disaient il ya deux revolutions armèes qui ont abouti  a l independance parmi les pays du tiers monde la revolution algerienne et la revolution vietnamienne gloire a nos martyrs et vive l algerie

    11
    Vendredi 28 Février 2014 à 21:41

       Bonjour Noufel !

     

       Ce que votre père vous avez dit et ce que vous venez d'écrire sont justes et ce, jusqu'à preuve du contraire.

     

       Tout projet commence par des idées dont les unes sont sages émanant des vieux militants nationalistes des différentes tendances politiques, syndicales, culturelles, religieuses entre autres et les autres un peu violentes propagées par les jeunes de l'O.S surtout si ce n'est par des groupuscules recherchés en liaison avec les réponses aux revendications formulées à l'autorité administrative de l'époque dont il faut toujours tenir compte du contexte et de sa conjoncture de l'entre deux guerres de 1914/18 ayant pour conséquences la crise de 1929 et de celle de 1939/45.

     

       A cela s'ajoutent les maladies, les famines, les morts de léaders dont les héritiers disputent la légitimité des successeurs.

    12
    moh n'ali moh
    Mercredi 9 Juillet 2014 à 00:44
    Votre abane est un grand traitre, votre Abane il négociait pour la France, votre Abane Ramdane il signait sa condamnation a mort? Vive si Abdelhamid Boussouf dit si Mabrouk? sans le plus grand zaim le grand moudjahid larbi benm'hidi (Zapata) le congrès de la Soummam n'aurait pas réussi et votre abane n'aurait pu faire triomphé ses thèses. la falsification de l'histoire ne profitera au,a de tristes personnages embusquées comme toujours l'ont été ?.
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